Portrait d’un grand de ce monde

 » … J’ai étudié son caractère, et j’y ai trouvé des contradictions qu’il m’est impossible de résoudre, par exemple il a un ministre qui n’a que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingt. Il aime la religion et ne peut souffrir ceux qui disent qu’il la faut observer à la rigueur. Quoiqu’il fuit le tumulte des villes, et qu’il communique peu, il n’est occupé, depuis le matin jusqu’au soir, qu’à faire parler de lui. Il aime les trophées et les victoires, mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes, qu’il aurait de le voir à la tête d’une armée ennemie. Il n’est, je crois, jamais arrivé qu’à lui d’être, en même temps, comblé d’autant de richesses qu’un prince n’en saurait espérer, et accablé d’une pauvreté qu’un particulier ne pourrait soutenir.

Il aime à gratifier ceux qui le servent, mais il paie aussi libéralement les assiduités, ou plutôt l’oisiveté de ses courtisans que les campagnes laborieuses de ses capitaines. Souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu’il se met à table, à un autre qui lui prend des villes, ou lui gagne des batailles. Il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces. Et, sans examiner si celui qu’il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel. Aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avait fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait fui quatre.

Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments, il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les trônes se renversent, ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables. »

Vous pensiez avoir deviné de qui il s’agit, et vous pointiez déjà du doigt le personnage qui régit arbitrairement les destinées de votre nation ? Eh bien, vous avez tout faux… Ce portrait au vitriol est dû à la plume acérée de Charles-Louis de Segondat, baron de Montesquieu. Celui-ci publie anonymement, sinon …gare aux représailles sous forme de lettre de cachet, en l’an de grâce 1721,  »Les lettres persanes’‘. Dans cet extrait, son ton ironique vise le monarque du royaume de France, Sa Majesté Le Roi Soleil, Louis XIV en personne… Comme quoi, rien n’a vraiment changé…

Mister King
Le Roi Soleil (Galerie Bestiaire) Clin d’oeil appuyé au roi de la jungle, celui-là même qui pique nos sous, nous sermonne et rogne nos libertés…

8 réflexions sur “Portrait d’un grand de ce monde

  1. Aussi bien dépeint que peint. Cela résume assez bien la royauté que l’aristocratie. Qu’un qui se prenne pour Jupiter qui aurait cassé 3 pattes à un canard… Je ne vois pas ce que j’écris… ou qui je décrie ?
    Je souscris à une clémence…

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