Quelqu’un m’a assassinée

« il y a certainement quelqu’un qui m’a tuée. Puis s’en est allé. Sur la pointe des pieds.

Les haies d’églantines n’ont plus de parfum. Le jardin de Maureen est envahi par les mauvaises herbes, des roses blanches persistent contre la clôture, dégénérées et sans odeur. Les pommiers noirs et tordus sont tout à fait morts maintenant. Le jardin du pasteur sent l’ail et le poireau. La forêt se rapproche de plus en plus des maisons de bois, éparpillées, au milieu des champs en friche où foisonnent les épilobes. Ma senteur forte de fruit de mer pénètre partout. Je hante à loisir le village, quasi désert, aux fenêtres fermées. Transparente et fluide comme un souffle d’eau, sans chair ni âme, réduite au seul désir, je visite Griffin Creek, jour après jour, nuit après nuit. Dans des rafales de vent, des embruns légers, je passe entre les planches mal jointes des murs, les interstices des fenêtres vermoulues, je traverse l’air immobile des chambres comme un vent contraire et provoque des tourbillons imperceptibles dans les pièces fermées, les corridors glacés, les escaliers branlants, les galeries à moitié pourries, les jardins dévastés. J’ai beau siffler dans le trou des serrures, me glisser sous les lits sans couvertures ni matelas, souffler les poussières fines, celui que je cherche -mon meurtrier- n’est plus ici.

Ah ça, l’horloge de ma vie s’est arrêtée tout à l’heure, je ne suis plus au monde. Il est arrivé quelque chose à Griffin Greek. Le temps s’est définitivement arrêté le soir du 31 août 1936.

Dans le petit salon fermé qui sent la cave, l’heure immobile est affichée sur le cadran doré de l’horloge de ma cousine Maureen. Parmi l’abondance des napperons au crochet et les bibelots minuscules, l’écho de la demie de neuf heures persiste comme un songe dans l’air raréfié. Neuf heures trente. Je puis remonter le temps jusque-là, jusque-là seulement. A peine plus loin. Jusqu’à ce que… Mes os sont dissous dans la mer pareils au sel. Il est neuf heures trente du soir, le 31 août 1936. » Anne Hebert (Les fous de Bassan)

50 X70 cm  »Adieu » , collection privée ( Galerie Femmes, Femmes, Femmes)

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