Les malheurs de Pâquette

 »Je vous jure que ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente lorsque vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit aisément. Les suites en furent affreuses, je fus obligée de sortir du château quelque temps après que monsieur le baron vous eut renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la maîtresse de ce médecin.

Sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement, c’était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je n’aimais pas. –Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin-. Celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit rhume, une médecine si efficace qu’elle mourut en deux heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de Madame intentèrent à Monsieur un procès criminel, il prit la fuite, et moi, je fus mise en prison.

Mon innocence ne m’aurait pas sauvée si je n’avais été un peu jolie. Le juge m’élargit, à condition qu’il succéderait au médecin. Je fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense et obligée de continuer ce métier qui vous paraît si plaisant à vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère.

J’allais exercer la profession à Venise. -Ah, monsieur, si vous pouviez imaginer, ce que c’est que d’être obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un abbé ; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies, d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant, d’être volée par l’un de ce que l’on a gagné avec l’autre. D’être rançonnée par les officiers de justice. Et de n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, un fumier. –Vous conclurez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde.- » Voltaire (extrait de Candide)

Errance, Les Vitraux de la chapelle Sainte Repentance

3 réflexions sur “Les malheurs de Pâquette

  1. Ping : Les malheurs de Pâquette — L’atelier peinture de Christine | l'eta' della innocenza

  2. Que vaut l’amitié si elle n’est présente ni au moment des malheurs ni au moment des bonheurs ? Pourquoi est-ce dans ces moments extrêmes de la vie où l’on a le plus besoin d’eux que nos amis nous abandonnent ? Que vaut l’amitié si elle n’est pas pour ces instants-là ? Que vaut la vie si l’amour n’existe pas et si l’amitié est un leurre ?..

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