La bonne soupe

 »-. Et puis vint la guerre, puis la faim, puis la grève. Puis ils proclamèrent la Révolution. Ensuite, tout changea du tout au tout. Ensuite, la faim, toujours. Puis vint la Société des Nations. Puis on proclama l’état libre. Puis la faim diminua un peu. Puis l’argent perdit sa valeur. Puis on imprima d’autre argent. Puis Léna devint arrière-grand-mère. Et toujours elle distribuait la soupe. Elle la mesurait toujours juste. Près d’un siècle déjà. De son vivant déjà, elle était le monument de la femme à la louche.

Car, de même que Léna, pendant les quatre années de guerre dans les soupes populaires, et pendant l’inflation comme cuisinière à l’aide ouvrière, avait distribué la soupe au chou ou à l’orge pilée, de même, elle puisait à la marmite de soupe quand les Organisations, la Fédération des femmes, le secours populaire et la jeunesse hitlérienne faisaient distribuer par les roulantes militaires la soupe de pois au lard. La nonagénaire, entre un flot de soupe et le suivant, pestait en aparté, mais distribuait cependant sa soupe avec impartialité et sans reluquer les insignes que le mangeur de soupe portait au col de sa tunique.’ ‘Günther Grass (Le Turbot)

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