Le Grand Inquisiteur

 »-. Je descendis aux cuisines. Là, je vis Bernard Gui. Peut-être voulait-il se rendre compte de la disposition de l’abbaye, et circulait-il partout. Je l’entendis qui interrogeait les cuisiniers et d’autres servants, parlant tant bien que mal le vulgaire dialecte de lieu (je me rappelais qu’il avait été Inquisiteur en Italie septentrionale). J’eus l’impression qu’il demandait des informations sur les récoltes, sur l’organisation du travail dans le monastère. Mais fût-ce en posant les questions les plus innocentes, il regardait son interlocuteur avec des yeux pénétrants, puis il posait tout à trac une nouvelle question. Et là, sa victime pâlissait et balbutiait.

J’en conclus que, de singulière manière, il menait une enquête inquisitoriale. Et il se prévalait d’une arme formidable que tout inquisiteur dans l’exercice de ses fonctions possède et manoeuvre, la peur de l’autre. Car tout homme soumis à l’inquisition dit d’ordinaire à l’inquisiteur, par peur d’être soupçonné de quelque chose, ce qui peut servir à rendre suspect quelqu’un d’autre. Pendant tout le reste de l’après-midi, au fil de mes déambulations, je vis Bernard procéder de cette manière, aussi bien près des moulins que dans le cloître. Mais il n’affronta presque jamais des moines, toujours des frères lais ou des paysans. » Umberto Eco (Le nom de la rose)

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