La fraise du dentiste

 »-. J’ai bien peu parlé de ma marraine irlandaise, Agnès Farley. Elle avait épousé un dentiste américain qui ressemblait à Jules César, et que nous croyions fou. Un jour, au cours d’une discussion où il avait poussé à bout une dame de ses amies, celle-ci, étouffant de rage, lui cria qu’elle le maudissait. Sur quoi il la saisit par le cou, la fit suffoquer et la secoua jusqu’à ce qu’elle reprit sa malédiction. Quant à nous, pour d’autres raisons et par d’autres moyens, il excellait à nous faire pleurer. Aller chez lui et s’asseoir dans son épouvantable fauteuil noir était pour chacun de nous une épreuve qui dépassait nos forces.

Car il était de la vieille école. Celle qui faisait mal par principe. Il annonçait la torture d’une voix tranquille, préparait sa fraise avec un soin maniaque. -. Ouvrez davantage !-. Des gémissements terribles suivaient presque aussitôt, de longs cris inutiles. -. Je suis au regret, mon enfant-. Le supplice terminé, cet homme mystérieux nous essuyait le visage de son mouchoir, il aimait les enfants, il avait pour ses victimes une sorte de compassion plus affreuse que sa cruauté. En d’autres temps, il eût fait un tortionnaire admirable. Pourquoi fallait-il qu’on nous envoyât chez lui ? À cause d’Agnès. Maman disait. -Tous les dentistes font mal. Farley n’est pas pire que les autres. Alors ?– » Julien Green (Jeunes années)

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