Le petit Luc

 »-. Il me regardait en face, il soutenait mon regard, il n’avait pas peur de moi, l’idée même ne lui en serait pas venue. Le seul être au monde, ce petit garçon, pour lequel je ne fusse pas un épouvantail. Quelquefois, je descendais avec lui jusqu’à la rivière lorsqu’il pêchait à la ligne. Cet être toujours courant et bondissant pouvait demeurer des heures, immobile, attentif, changé en saule. Et son bras avait des mouvements aussi lents et silencieux que ceux d’une branche. Je pensais à tous les éléments dramatiques de sa jeune vie, sa mère morte, ce père dont il ne fallait pas parler chez nous, l’internat, l’abandon. Il m’en aurait fallu bien moins pour que je déborde d’amertume et de haine. Mais la joie jaillissait de lui, tout le monde l’aimait.

Que cela me paraissait étrange, à moi, que tout le monde haïssait ! Tout le monde l’aimait, même moi. Il souriait à tout le monde, et à moi aussi, mais pas plus qu’aux autres. Chez cet être tout instinct, ce qui me frappa davantage, à mesure qu’il grandissait, ce fut sa pureté, cette ignorance du mal, cette indifférence. Nos enfants étaient de bons enfants, je le veux bien, de ce côté-là, je reconnais que ton éducation a porté ses fruits. Si Luc avait eu le temps de devenir un homme, eût-il été de tout repos ? La pureté, chez lui, ne semblait ni acquise ni consciente. C’était la limpidité de l’eau dans les cailloux. » François Mauriac (Le nœud de vipères)

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