Le » Livre d’Or » de Christine

Le Livre d’Or colle à l’artiste-peintre telle une seconde peau, il est à la fois sa biographie, son curriculum vitæ, son catalogue de prouesses techniques, son permis d’exposer, sa galerie de bons et quelquefois mauvais souvenirs, sa raison d’être et de poursuivre. Le Livre d’Or ne décerne en général que des compliments, à prendre avec recul et modestie, car le public ne s’épanche guère en critiques écrites. Le pire étant d’ailleurs l’indifférence, et les pages qui restent blanches…

Jamais sans mon Livre d’or, sachant que j’en possède trois, car il m’arrive fréquemment de présenter mon travail sur plusieurs animations ou prestations. Mes trois exemplaires campent sur site comme des pigeons voyageurs… Ensemble ou séparément. Ils sont mes alter ego. Ils fourmillent de vie, de détails, de dates, de coupures de presse, d’anecdotes. Je n’efface rien, je garde tout. Cela fait certes un peu fouillis, mais reflète bien mon travail.. et ma personnalité.

Mon conseil. -. Soigner le look de son livre l’or. Le mien, un joli cahier d’écolier bricolé  »maison », possède une couverture en papier doré, un coquet stylo doré accroché par une ficelle dorée, une étiquette tarabiscotée. – Il faut donner envie de l’ouvrir, et surtout de le remplir. Ne pas hésiter à le mettre en scène, bien en valeur, accompagné d’un lot de cartes de visite (les miennes sont roses, sur décor floral) dans un joli panier, un petit vase sur un napperon en dentelle, quelques fleurs, un bibelot baroque et décalé. -. Le feuilleter de temps à autre, un jour de pluie ou de découragement, rebooste le moral et ouvre la porte vers de nouvelles aventures picturales.

50x70cm « Proverbes », Vendu (Galerie Chemins de spiritualité)

De l’utilité d’avoir un biographe

 »-. De son vivant, Christophe Colomb était considéré comme un raté. Il a traversé un océan dans le but d’atteindre un continent qu’il n’a pas trouvé. Il a certes débarqué à Cuba et Saint- Domingue et dans plusieurs autres îles des Caraïbes, mais il n’a pas pensé à chercher plus au nord.

Chaque fois qu’il rentrait en Espagne avec ses perroquets, ses tomates, son maïs et son chocolat, la reine l’interrogeait :-. Alors, vous avez trouvé les Indes ? Il répondait : -. Bientôt, bientôt.- Finalement elle lui a coupé les crédits et il a abouti en prison après avoir été accusé de malversations.

Mais alors, pourquoi connaît-on tout de la vie de Colomb, et rien de celle de Vespucci? Tout simplement parce que le second n’a pas de biographe, tandis que le premier en a un. En effet, le fils de Christophe Colomb s’est dit : -. C’est mon père qui a fait l’essentiel du boulot, il mérite d’être reconnu-. Et il s’est attelé à un livre sur la vie de son père.

Les générations futures se moquent des exploits réels, seul compte le talent du biographe qui les a relatés. Amérigo Vespucci n’a peut-être pas eu de fils, ou bien celui-ci n’a pas jugé bon d’immortaliser les prouesses paternelles. » Bernard Werner (L’empire des Anges)

Porter collier de perles

 »- . Si seulement on pouvait inventer quelque chose, dis-je vivement, qui conserve un souvenir dans un flacon, comme un parfum, et qui ne s’évapore, ne s’affadisse jamais. Quand on en aurait envie, on pourrait déboucher le flacon, et on revivrait l’instant passé.

. Quel instant particulier de votre jeune existence voulez-vous déboucher, dit-il, sans que je puisse discerner à sa voix s’il me taquinait ou non.

-. Je ne sais pas… Quelle humiliation d’être jeune, songeai-je, et je me mis à me ronger les ongles. –. Je voudrais, dis-je violemment, je voudrais être une femme de trente-six ans en satin noir avec un collier de perles.

-. Si vous étiez ainsi, vous ne seriez pas dans cette voiture avec moi, et cessez de vous ronger les ongles, ils sont suffisamment laids comme cela. » Daphné du Maurier (Rebecca)

Alger-la-Blanche

 »-. Aurélie, qui voyageait en première classe, ne quitta pas sa cabine et ne se mêla pas à la foule des passagers et des touristes. Mais au matin, elle fut la première sur le pont, anonyme parmi l’équipage qui faisait les préparatifs du débarquement, rangeait les haussières, et déclavetait les moteurs des chaînes d’ancre. Elle ne voulait rien manquer de son retour sur la terre d’ Afrique.

Lorsqu’un fin banc de nuage s’étira sur l’horizon du Sud, elle sut que la terre était déjà en vue. Déjà vers l’est, le disque solaire sortait des flots. Énorme et rouge sang ! Pareil à celui qui tous les matins s’élève au-dessus de l’infini des sables du désert. Puis, sous la ligne des nuages, se découpa une côte montagneuse qu’Aurélie détaillait avec une exaltation croissante.

Alger-la-Blanche cascadait depuis la pyramide de Fort- Lempereur jusqu’à l’Amirauté. La ville moderne se détachait du paysage. S’imposait…/…. A l’hôtel de la Régence, Aurélie dormit très mal. Cependant, le matin, elle fut réveillée par les cris des marchands et le grouillement humain qui couvrait la place, les minarets des deux mosquées de la Marine. Elle ressentit un pincement au cœur et une attirance inexplicable pour cette foule misérable. L’Algérie véritable était là ! » Frison-Roche ( Djebel Amour)

« Kasba »

L’esprit d’aventure

C’est une plaisanterie, Christine, peut être même une provocation ! Quoi de plus casanier qu’un artiste-peintre, réfugié dans la solitude de son atelier pour s’y livrer avec délice à sa coupable activité ? Je t’y trouve de bon matin déjà, en pantoufles, une tasse de café à la ✋, l’oeil en coin, bercée par des flots de musique… Oser évoquer l’aventure, quel toupet !

-. Je plaide coupable. Peintre prolifique, j’ai bien souvent, trop souvent même, le pinceau à la main. Lequel m’entraîne toutefois vers d’innombrables aventures, spontanées, lointaines, inespérées, décalées, palpitantes, colorées. Naviguer dans les mers du Sud, découvrir la faune et la flore des cinq continents, croquer tour à tour New-York, un village ukrainien ou la savane africaine… Me régaler d’humeurs, de saveurs, d’odeurs, de senteurs, de bonheurs exotiques par le seul biais de l’imagination… Jouer les fleuristes, les botanistes, les animistes, les moralistes, les copistes, les analystes, les humoristes, les stylistes, les paysagistes et les visagistes… Et ainsi de suite sur ma liste.

Mon conseil. – Prendre la vie comme elle vient. On ne force pas sa nature, on ne joue pas un personnage. Mais rien n’empêche de mettre son quotidien en aventures picturales. Les choses, les gens, les animaux, le train-train, tout se dessine, se peint, se caricature, s’embellit, se transforme, s’exile, s’hypnotise, s’exotise, se poétise. Aventuriers, larguez les amarres, artistes, à vos pinceaux !

50x70cm « Aventuriers » Vendu

Les oiseaux de Verdun

 »18mars 1918. -. Les journées magnifiques continuent. Les bourgeons se gonflent. Des papillons Petites Tortues volent sur les ruines inondées de soleil. D’un peu partout on entend le refrain du Pinson, presque parfait maintenant. Son chant est à peu près le seul. Les Choucas n’ont pas reparu. Pourquoi ? Le bombardement de ces derniers jours ?

Un obus dans la cathédrale, cette nuit, un petit qui a éclaté en ne faisant, dans un angle, qu’une marque insignifiante. Vu, ce soir, la rentrée des Crécerelles. Elles sont évidemment installées là. A six heures, toutes les deux sont sur la corniche. Tout en haut des tours, l’une près de l’autre. Elles se rapprochent, courant comme des pigeons sur la pierre. Un couple d’effraies passe le soir, volant autour des tours avec son cri rauque.

Dans un arbre du jardin, de la partie la plus ruinée, un couple de pies, les mêmes sans doute que j’ai vu voler près de la cathédrale. » Jacques Delamain (Pourquoi les oiseaux chantent)

La vieille fille

,,-. Le lecteur se demandera sans doute la raison de la présence à la Ferme du Manoir de Mr Alfred Jingle. Or, celui-ci, par suite de quelque ennui d’argent, était à la recherche d’un moyen, aussi honnête que possible, de rembourser ses dettes. Il avait appris, Dieu sait comment, que Mr Wardle avait une sœur d’un certain âge qui se désolait d’être encore demoiselle. Mr Jingle avait alors pensé qu’un époux a le droit de disposer des biens de sa femme, et de toute façon il était temps pour lui de songer à se marier. Son propos était donc, pour l’instant, de s’assurer que Mlle Rachel Wardle possédait quelques économies. Pour la suite, il se faisait fort de conquérir le cœur et la ✋ de la demoiselle.

Mais la sensibilité féminine a des ressources inattendues. Et Mr Jingle avait compté sans Mr Tupman, dont la tendre nature s’était déjà enflammée pour la digne personne… C’est donc avec un certain déplaisir qu’il intercepta les longues oeillades et les sourires furtifs, lors du dîner, entre l’objet de ses vœux et Mr Tupman. » Charles Dickens ( Les aventures de Mr Pickwick)

Carnet de naissance

 »-. Tout avait commencé en mars 1974, quand les affaires du docteur Guyot partaient un tantinet en quenouille. C’est un avocat qui avait convaincu l’obstétricien. Un nommé Clément Durel dont la collusion avec la pègre n’était plus à démontrer. Des couples de plus en plus nombreux, plutôt argentés, venaient consulter des avocats dans des affaires d’adoption qui tournaient au drame. A l’époque, personne dans les médias ne s’occupaient de ces couples sans enfants, désireux d’en avoir. L’idée germa alors dans la tête de l’avocat que Guyot, lui-même et quelques autres pouvaient profiter de cette aubaine.

Il convenait pour ce faire de réunir une mère biologique en difficulté financière et un couple aisé empêché de procréation naturelle. Les fantasmes de l’un alliés aux besoins économiques de l’autre les réuniraient dans un même désir de possession. L’enfant-luxe et l’enfant-roi.

Pour se couvrir, le docteur Guyot faisait échanger entre les contractants des lettres d’agrément mutuel. Le jour de l’accouchement, le faux époux accompagnait la mère porteuse comme si de rien n’était. L’enfant à peine né, tout rentrait dans l’ordre. » Robert Deleuse (Un pavé dans la mare)

Marchand(e) d’art

 »-. Je travaille à ma couverture. Je dois pouvoir voyager souvent sans attirer l’attention. Je ne peux pas avoir un boulot normal, car alors j’aurais affaire à trop de gens et devrais me déplacer en cachette. Je dois être mon propre patron, faire un métier qui explique également mes revenus. Voilà pourquoi, cher ami, je vais devenir marchand d’art.

-. Toi, marchand de tableaux ? Tu ne pourras pas dire que cette guerre ne comporte pas ses aspects comiques !

-. Je sais, cela ne me fera pas facile. Mais, à part mon incompétence, il s’agit du métier idéal, même s’il va falloir que je le fasse correctement pour être convaincant. Il faut que des artistes me confient leurs œuvres, que j’organise une exposition ou deux, qu’il y ait toute une mise en scène. Il me faut aussi les noms et les adresses de peintres éparpillés dans toute la Provence pour pouvoir affirmer que je suis allé leur rendre visite quand je serai en voyage. Ils ne courront aucun danger, pour eux je serai réellement Paul Masson, marchand de tableaux, s’efforçant de gagner sa vie en une époque troublée. Quand je serai arrêté et qu’il découvriront ma véritable identité, ils seront aussi surpris que tout le monde. Acceptes-tu de m’aider ? Il me faut des noms de peintres, ce genre de chose. Tout fera l’affaire. Qu’ils soient bons, mauvais ou médiocres ». Ian Pears ( Le songe de Scipion)

Mon conseil. –Recevoir dans son atelier quelques clients potentiels dûment sélectionnées, sur rendez-vous, est un plus. Discuter surtout art et quelquefois tarifs une tasse de café à la main, amicalement tout en restant professionnel, ne nuit ni aux affaires ni au  »vivre ensemble ». – . Accrocher aux quatre murs quelques tableaux représentatifs d’un thème, d’une couleur ou d’une tendance, ranger les autres dans des cartons ou sur des étagères, les présenter sans chichis. Mieux vaut alors avoir une bonne mémoire, ou une liste à jour, pour s’y retrouver dans son classement, par tailles, par galeries, par dimensions, par ordre chronologique, etc.

-Et voilà ! C’est tout simple. Que n’ai-je pensé plus tôt à devenir marchande d’art ?-

Migration

 »-. De l’été à l’hiver, nuit et jour, par temps favorable, des milliers d’ailes traversent le ciel, souvent hors de vue, frisent la cime des arbres, frôlent les buissons et les haies, au ras de la surface des mers. Elles quittent le pays natal, la contrée des nids, et ont une même direction générale, le Sud.

C’est la migration d’automne. L’instinct qui le pousse et le dirige a-t-il son origine dans une nécessité biologique qui le contraint ? L’oiseau, juste avant la migration, est inquiet, agité. Des captifs se jettent frénétiquement contre les barreaux de leur cage et meurent de ne pouvoir obéir à l’impérieux commandement. Y-a-t-il là un tropisme, une aspiration incoercible de l’organisme vers un élément nécessaire à sa survie ? Par exemple, chez les poissons, le saumon remonte de la mer vers les sources pour l’oxygène que celles-ci contiennent, et qui leur est indispensable au moment de frayer. L’anguille émigre de nos rivières à travers un océan vers le golfe du Mexique, pour y trouver une température et une pression d’eau salée qui sont les conditions mêmes de sa reproduction.

Ce cas est-il semblable pour l’oiseau migrateur, et dans quelle mesure son sang, sa température intérieure, sont-ils affectés par les saisons ?… » Jacques Delamain (Pourquoi les oiseaux chantent)