Jeu de piste, jeu de trésor

 »-. On avait scellé la feuille de papier en plusieurs endroits avec un dé à coudre, peut-être celui-là même que j’avais trouvé dans la poche du capitaine. Le docteur brisa la cire avec la plus grande précaution, et nous eûmes sous les yeux la carte d’une île, avec la latitude, la longitude, les sondages, le nom des collines, des baies, des passes, et tous les détails nécessaires pour permettre à un bateau de trouver un mouillage sûr. Elle mesurait environ neuf milles de long sur cinq de large, affectait la forme d’un.gros dragon debout, et présentait deux superbes criques fort bien abritées. Au centre s’élevait une colline appelée  »La Longue-Vue  ». On avait ajouté plusieurs annotations récentes, plus particulièrement trois croix à l’encre rouge, deux au nord, une au sud-ouest.

A côté de cette dernière, toujours à l’encre rouge, étaient tracés les mots suivants, d’une petite écriture nette, très différente des lettres tremblées du capitaine : ‘‘Le gros du trésor ici ». Au verso, la même main avait ajouté : ‘‘Grand arbre, contrefort de la Longue-Vue, situé à un quart N. Du N.- N.- E.

Ilot du Squelette E.- S.-. E. Quart E. Dix pieds. Les lingots d’argent sont dans la cache nord, on peut les trouver dans la direction du tertre est, à dix brasses au sud du rocher noir situé en face. Les armes sont faciles à trouver, dans la dune, à la pointe N. Du cap de la passe nord, direction E. Quart N., signé. J. F. » Robert- Louis Stevenson (L’ Île au trésor)

Elle fume pas, elle boit pas, elle drague pas, elle cause pas… mais elle peint

 »-. Dis, Christine, tu as vraiment l’air sûre de toi, pinceaux en mains, et tu ne taris pas de conseils… qu’est-ce qui te donne une telle assurance ?-. Je suis, hélas, la reine des incompétentes, nulle en cuisine, en informatique, en conduite automobile, en calcul mental, et j’en passe… pinceaux en mains, je me sens bien, mon atelier est mon refuge. Quant à l’assurance que tu crois me voir afficher, elle n’est que de façade. Comme toi, même si je ne suis plus tout à fait une débutante, je doute, je fais la grimace, je gribouille, je barbouille, je me démotive, je me déconcentre.

-. Pourquoi alors afficher une aisance qui n’est pas si aisée ? -. Comment pourrais-je te convaincre d’écouter mes conseils si je n’y crois pas moi-même, si je doute ouvertement, et si je peine à t’expliquer ma démarche… Le but est de t’amener, à petits pas tranquilles, étape après étape, à prendre confiance en toi. Comment exposer mes oeuvres, voire les vendre, si je ne les positive pas ?

Mon conseil. -. Pas question de prendre des airs supérieurs ou une attitude pédante en face d’élèves débutants. Toutefois, une mine désabusée ou désinvolte, un excès d’hésitation, déstabilisent tout autant ledit débutant. Il faut donc, comme en tous les domaines d’ailleurs, trouver le juste milieu. Et surtout le bon mot, le bon exemple, celui qui apprend sans juger, qui encourage sans flatter, qui met sur les bons rails sans dominer. -. Il faut parfois se faire violence pour remettre en question, même gentiment, le travail d’un élève qui y a mis tout son coeur. Sans rancune ?

Guérir la maladie d’amour

 »-. Monsieur, c’est une grande et subtile question entre docteurs de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d’écouter ceci, s’il vous plait. Les uns disent que non, les autres disent que oui, et moi je dis que oui et non. D’autant que l’incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l’inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune. Et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve…

. Oh, laissez-moi faire, j’ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire vous servira pour cette cure. Vous voyez que l’ardeur qu’elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés de son père, et qu’il n’y a point de temps à perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu’il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourrait empirer par le retardement. Pour moi, je n’en vois qu’un seul, qui est une prise de purgatif, que vous mêlerez comme il faut de deux drachmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède. » Molière (Le médecin malgré lui)

Un esprit nommé Gytrash

 »-. Un bruit violent couvrit soudain ces légers clapotis, ces chuchotements, à la fois si éloignés et si distincts. Un trot de cheval très net puis un son métallique effacèrent les doux bruits des capricieux courants de l’onde.

Ce bruit résonnait sur les pavés, un cheval s’avançait, les sinuosités du chemin le cachaient encore, mais il se rapprochait. Je me disposais à quitter l’espalier, mais comme le chemin était étroit, je restais assise immobile pour le laisser passer. J’étais jeune alors, et toutes sortes d’images brillantes ou sombres emplissaient mon esprit. Les tourbillons des contes de la nursery s’y trouvaient mêlés à tout un fatras et, lorsqu’ils me revenaient en mémoire, l’épanouissement de la jeunesse les animait d’une puissance et d’une force que l’enfance n’avait pas pu lui donner. Tandis que ce cheval approchait, que je guettais son apparition dans le crépuscule, je me rappelai certaine histoire de ma nourrice Bessie où figurait un esprit du Nord de l’Angleterre qu’elle appelait un Gytrash.

Lequel, sous la forme d’un cheval, d’une mule ou d’un très gros chien, hantait les sentiers solitaires et surprenait parfois les voyageurs attardés, comme ce cheval qui arrivait sur moi. Il était tout proche, mais pas encore en vue, lorsque, outre le bruit du trot du cheval, j’entendis quelque chose s’élancer sous la haie, et je vis se glisser le long des coudriers un grand chien noir et blanc. C’était exactement une des formes que revêtait le Gytrash de Bessie, une créature ressemblant à un lion, avec de longs poils et une énorme tête. Le cheval suivait, un grand coursier, monté par un cavalier. » Charlotte Brontë (Jane Eyre)

Charnier

 »-. Il était resté des heures dans ce boyau infernal creusé par les obus de 75, au milieu des membres épars, des tripes et des têtes arrachées de ses compagnons, une escouade entière expulsée, avec une brutalité sans nom, d’un monde dont la dernière trace d’ordre était la régularité des obus continuant à tomber sur des avenirs avortés. Chute lente, ponctuée de coups sourds se répercutant sans écho sur un plafond de nuages sales sous lesquels les oiseaux eux-mêmes avaient renoncé à voler et attendaient, accrochés sur des troncs décapités ou fendus.

Pendant des heures, l’horloge meurtrière des canons avait battu la mesure du carnage et de la mort, tandis qu’il restait là, ahuri, accroché par la ceinture au-dessus d’un cratère au fond duquel les rats, sourds au vacarme, s’attaquaient aux corps éclatés de ses amis, dont certains poussaient, au milieu de l’incompréhension formidable de l’univers, de faibles gémissements terminés en gargouillis.

Au loin, dans les ressauts à peine marqués de la plaine flamande, les vapeur amenés par le vent de la mer du Nord se déversaient sur des landes labourées d’acier et mouillées de sang. Avec la lenteur toujours insupportable des sauveteurs, la nuit était venue. Sous la lumière faible d’un couchant malheureux, les ombres s’étaient allongées au-dessus de l’immense charnier, dans le Dies Irae des trêves de bataille, avec les derniers éclats des mines et les cierges allumés des fusées éclairantes. » Jean- Louis Magnon ( Hautes Terres)

Zut, c’est raté !

A l’atelier du Jeudi, on va, on vient, on pose son chevalet, et on peint. Moi comme les autres, car, c’est un terme très à la mode, nous sommes un atelier en autonomie, donc une structure interactive. Je repose d’ailleurs souvent mon pinceau, pour, mine de rien, dans l’ambiance, m’occuper de mes élèves, leur prodiguer quelques menus conseils, voire leur tenir carrément la main pour exécuter un détail.

A ce tarif-là, entre allers-retours, mon oeuvre n’avance guère, elle n’est d’ailleurs qu’un prétexte. Ce jeudi-là, moult interruptions m’ont fait tracer, à grands coups de pinceau rageur, un portrait tout particulièrement raté. Stop ! J’invite mon groupe à jouer les critiques d’art, et il y a à dire et à médire -la tête est trop large, le visage trop court, les yeux exorbités, une coquetterie dans le regard, le nez inexistant, la bouche mal placée et le menton trop grand, seule la couleur, un rouge fort, sauve quelque peu l’ensemble.-

-. Dis, Christine, que vas-tu en faire de ce tableau mal fichu, l’effacer et le recommencer ? Surtout pas, dans une première étape, il est urgent de ne rien faire. A tête reposée, je reprendrai ses défauts pour les atténuer, ou les accentuer. Au pire, mon  »modèle » sera moins jolie que prévu, elle n’en aura que plus de caractère et pas moins de charme ! La peinture n’est pas la photographie, elle permet des accommodements raisonnables…dans la limite du raisonnable.

Mon conseil. -. Zut, c’est raté ? Pas forcément. Laisser tomber, et revenir plus tard, permet de prendre du recul. –. Dresser la liste de quelques erreurs flagrantes permet souvent de les modifier à son avantage. – . Car lesdites erreurs sont involontaires, forcément, mais quand elles ne sont pas modifiables, elles donnent vie et personnalité à l’oeuvre.

Métaphore poétique

 »-. Au milieu du chemin de notre vie. Je me retrouvai par une forêt obscure. Car la voie droite était perdue.

Je ne sais pas bien redire comment j’y entrai, tant j’étais plein de sommeil en ce point où j’abandonnai la voie vraie.Mais quand je fus venu au pied d’une colline où finissait cette vallée qui m’avait pénétré le coeur de peur. Je regardai en haut, je vis ses épaules vêtues déjà par les rayons de la planète qui mène chacun droit par tous sentiers. » Dante Alighieri (La Divine Comédie)

La Divine Comédie se divise en trois parties d’une trentaine de chants chacune, l’enfer, le purgatoire, le paradis. Je vous en livre ici le tout début, à vous de poursuivre ce vaste poème composé il y a plus de sept cents ans… . Quant à l’illustrer, j’ai fait au mieux…

Jeux d’Indiens

 »-. L’après-midi fut consacré à la composition d’un admirable Chant de mort d’un Chef commanche, paroles et musique. -. Adieu, prairie, La flèche ennemie A désarmé mon bras vengeur, Mais sous la torture Mon coeur reste pur Et étonne le voyageur. Lâche Pawnie, Tu t’ingénies, Entends mon rire sarcastique ! De tes tortures Je n’en ai cure, C’est des piqûres de moustique!

Il y avait sept ou huit couplets. Je montai dans ma chambre, et je répétai longuement, dans le silence et la solitude. Je m’occupai ensuite de la peinture de guerre de Paul, puis de la mienne. Enfin, couronné de plumes, les mains liées derrière le dos, je m’avançai gravement jusqu’au poteau de torture, auquel Paul m’attacha solidement, en poussant quelques cris rauques qui représentaient des injures pawnies. Puis il dansa cruellement autour de moi, pendant que j’entonnais le Chant de la mort.

J’y mis une sincérité si grande, et je réussis si bien le rire sarcastique, que mon bourreau s’éloigna prudemment d’un air inquiet. Mais mon triomphe éclata dans le dernier couplet : -. Adieu frères, Adieu primevères, Adieu mon cheval et mes étriers ! Consolez ma mère qui pleure. Et dites-lui que tout à l’heure Son fils est mort comme un guerrier !

Je fis un trémolo si pathétique que j’en fus bouleversé moi-même, et mon visage se couvrit de larmes. Alors je laissai retomber mon menton sur ma poitrine, je fermai les yeux et je mourus. J’entendis un sanglot déchirant et je vis Paul qui s’enfuyait en hurlant -. Il est mort ! Il est mort !-

C’est mon père qui vint me délivrer, et je vis bien qu’il avait envie d’ajouter à mes tortures fictives une calotte véritable . »Marcel Pagnol (La Gloire de mon Père)

L’édifiante histoire de Sainte Marthe et sa ceinture dorée

« Or, il y avait, sur les bords du Rhône, dans une forêt sise entre Avignon et Arles, un dragon mi-animal mi-poisson, plus gros qu’un boeuf, plus long qu’un cheval, avec des dents aiguës comme des cornes et de grandes ailes aux deux côtés du corps.

Ce monstre tuait tous les passagers et submergeait les bateaux. Il était venu par mer de la Galatie, il avait pour parents le Léviathan -monstre aquatique à forme de serpent- et l’onagre -animal terrible qui brûle avec du feu tout ce qu’il touche.

Sainte Marthe, sur la prière de la population terrorisée, alla vers le dragon et le terrassa avec de l’eau bénite et une croix, le lia avec sa ceinture dorée et le livra à la vindicte du bon peuple. Ce dragon étant connu sous le nom de tarasque par ses habitants, le lieu prit le nom de Tarascon. » Jacques de Voragine (La légende dorée, écrite vers 1255)

80x60cm Tarasqua Aquatica
80x60cm  »Tarasqua Aquatica » ( Galerie FormatXLarge) -J’aime, au-delà du raisonnable, les légendes qui touchent au fantastique, les anecdotes invérifiables, les faits divers qui en appellent au divin. Bref, tout ce qui peut, irrationnement, être suggéré en peinture. Pour cette expo-concours sur le thème  » Rencontre autour d’un étang », je m’étais lâchée…je n’étais pas assez académique, mon tableau a fait jaser, autant dire que je ne fus pas récompensée… Mais tel n’était pas mon but!

La ronde des chaussettes dépareillées

C’est chez moi une constante, qui revient sans crier gare, les chaussettes disparaissent entre panier à linge et machine à laver. Ou, plus exactement, elles se dépareillent, perdent leur jumelle, leur alter-égo. Ce mystère me taraude, avec d’autant plus d’acuité que ma buanderie fait également office d’atelier de peinture. De là à mettre en scène les chaussettes récalcitrantes, il n’y avait qu’un pas à faire. -. Dis, Christine , tu exagères, ce sujet est trop trivial pour le mettre en tableau. -. Et pourquoi donc, cette scénette du quotidien me séduit bien, sous réserve de choisir un angle artistique qui la sorte de la banalité.

-. Certes, pourquoi pas, mais que faire ensuite de cette oeuvre, marginale dans ta galerie ?-. Élémentaire ! Je vais l’intégrer dans mon nouveau quadriptyque  » Les contes de la nursery »…- Par quel tour de passe-passe ? – En accrochant lesdites chaussettes devant la cheminée, tel un conte de Noël anglais que j’ai lu jadis et qui me trotte encore dans la tête.

Mon conseil. -. Même l’objet le plus banal, le paysage le plus conventionnel, la scène la moins originale peuvent être mis en peinture. Il s’agira alors de sortir du cadre académique, d’opter pour un cadrage hors-champ, une perspective en contre-plongée, un angle intéressant, pour lui donner du caractère. Le comble de la banalité serait de traiter banalement un thème banal. –. Pour sublimer un pot de fleurs, une bonne bouteille accompagnée de son verre à dégustation, une paire de bottes de pluie ou un arc-en-ciel, miser sur un décor décalé.

Euréka, j’ai compris ! Pour peindre un thème simple, on fait original, pour peindre un thème original, on fait simple… Bravo !