Au fou!

 »-. Les fous m’attirent. Ces gens-là vivent dans un pays mystérieux de songes bizarres, dans ce nuage impénétrable de la démence où tout ce qu’ils ont vu sur la terre, tout ce qu’ils ont aimé, tout ce qu’ils ont fait recommence pour eux dans une existence imaginée en dehors de toutes les lois qui gouvernent les choses et régissent la pensée humaine.

Pour eux, l’impossible n’existe pas, l’invraisemblable disparaît, le féerique devient constant et le surnaturel familier. Cette vieille barrière, la logique, cette vieille muraille, la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent, s’abattent, s’écroulent devant leur imagination lâchée en liberté, échappée dans le pays illimité de la fantaisie, et qui va par bonds fabuleux sans que rien n’arrête. Pour eux tout arrive et tout peut arriver. Ils ne font point d’efforts pour vaincre les événements, dompter les résistances, renverser les obstacles. Il suffit d’un caprice de leur volonté illusionnante pour qu’ils soient princes, empereurs ou dieux, pour qu’ils possèdent toutes les richesses du monde, toutes les choses savoureuses de la vie, pour qu’ils jouissent de tous les plaisirs, pour qu’ils soient toujours forts, toujours beaux, toujours jeunes, toujours chéris ! Eux seuls peuvent être heureux sur la terre, car pour eux, la Réalité n’existe plus. » Guy de Maupassant ( Contes et Nouvelles)

Mettre ses pas dans les pas de Shakespeare

 »-. Au cours des jours qui suivirent, ils visitèrent quantité de ruines historiques, puis se fixèrent à Stratford upon Avon, patrie de Shakespeare. On affirma aux deux Américains que la maison à colombage de Henley Street où était né, en 1564, le génial poète, contenait encore les meubles qu’il avait connu enfant, au foyer de ses parents. Rares étaient les maisons du village dont les propriétaires ne possédaient pas un souvenir de l’auteur d’ Hamlet.

Pélerins consciencieux, Adrien et Virginie se rendirent à l’église, pour voir un buste polychrome représentant le père d’Othello une plume d’oie à la main, rasé de frais, rose, gentil, dodu, portant moustache et barbiche de greffier. Virginie acquit, chez un antiquaire, une assiette de faïence à l’effigie du dieu local. Adrien acheta, à prix d’or, une rédition ancienne du Roi Lear ayant appartenu, lui affirma le vendeur, au duc de Malborough. Au soir de ce prélerinage shakespearien, ils logèrent dans une auberge rustique d’un inconfort qui affligea Adrien.

. L’Angleterre est un vieux pays qui a beaucoup de choses à raconter aux voyageurs, mais expliquez-moi pourquoi les lits y sont si durs et si étroits…– . Les rats qui hantaient leur chambre étaient gras, et nullement impressionnés par la présence d’ Américains dans une pièce qu’ils occupaient, manifestement, depuis plusieurs générations. Virginie, qui contrairement à la plupart des femmes, ne poussait pas de cris à la vue des rongeurs, émit l’hypothèse que l’un d’eux, vieux, pelé et lent, pouvait être contemporain de Shakespeare. Blottie dans les bras de son mari, elle s’assoupit, tandis que celui-ci, une canne à portée de main, veillait. -. Une femme ne peut donner plus belle preuve de confiance que de s’endormir, au milieu des dangers, sur l’épaule de l’homme qu’elle aime-. Adrien passa à Stratforf upon Avon une nuit blanche mais heureuse. » Maurice Denuzière ( Louisiane)

Vient l’automne, à pas feutrés

 »-. A pas de loup, l’automne était venu. L’auberge de la Gardelle était maintenant cernée par les teintes violentes sur le pelage des arbres. Tout autour, les bois dressaient une barrière de feu et d’ocre dont, parfois, des feuilles s’envolaient, comme pressées d’en finir, de mourir à cause des regrets de l’été qui s’enfuit laisse au coeur des vivants.

Les chênes isolés résistaient encore à la rouille et les peupliers compensaient leur faiblesse grâce à la richesse d’ors transparents avivés par le brassage infatigable du vent dans les fonds de vallées, où il s’attardait avant de repartir pour des courses éperdues. Au plein des bois, les érables tentaient le même effort, ils étaient alors des feux isolés, des explosions incarnates, sur la couleur uniforme et paisible de l’autre incendie qui n’avait pas les mêmes éclats et se contentaient de rougeoyer comme un foyer tisonné. L’air avait la douceur extrême qui convient à des malades, même si cette délicatesse excessive présageait l’arrivée des premiers souffles glacés qui descendraient du nord avec les manières rudes, les gestes brutaux des bourrasques.’‘ Jean-Louis Magnon (Hautes Terres)

Ma commode à idées

Comme beaucoup d’entre vous, je fourmille d’idées, le plus difficile n’étant pas de les générer, mais de les classifier. J’ai, inscrite quelque part dans ma pauvre tête, une liste complète dont les éléments surgissent tels des clichés, lors d’une anecdote, une rencontre, une promenade, une lecture.

Je classe tout ce méli-mélo d’éléments, imaginaires certes, mais basés sur du vécu, dans une commode ancienne odoriférante, tout aussi imaginaire, aux nombreux tiroirs lourdement chargés d’un univers improbable. Cet ‘‘irréel imaginaire’‘ prendra forme et vie lorsque, au fil du temps et des envies, je le mettrai en tableaux.

Tout déborde, tout craque, tout s’entasse, tout fourmille, ma pauvre tête va éclater. Je ne suis pas raisonnable, j’ai beau dire Stop, je ne peux empêcher le flux de nouvelles idées d »y rejoindre les anciennes. Au secours.

Mon conseil. – . Inutile de dresser des listes écrites de tableaux à peindre, telles les bonnes intentions que l’on se promet de tenir dès le début d’une nouvelle année. Ça ne marche pas, on ne canalise pas son imagination. De même, on ne programme pas la mise en route de telle ou telle oeuvre, car elle s’impose comme une évidence. -. Le domaine artistique échappe au contrôle, à la planification, à la rentabilisation, c’est là toute sa beauté… et sa difficulté.

Carnet de mariage

 » Dans la colonne du Morning Post, l’article remonte à quelques semaines : On annonce les fiançailles et le prochain mariage de Lord Robert Saint-Simon, second fils du duc de Balmoral, avec Mlle Hatty Doran, fille unique de Alyosus Doran, Esquire, de San-Francisco, Californie, Etats-Unis. Un point, c’est tout.

Net et concis, remarqua Holmes, en se rapprochant du feu pour se chauffer les jambes.

Je croyais avoir vu un entrefilet plus détaillé dans une des feuilles mondaines de la même semaine. Ah, le voici ! Il faudra bientôt appliquer le protectionnisme à notre marché matrimonial, car les principes actuels de libre échange semblent dangereux pour nos produits nationaux. L’une après l’autre, les illustres maisons de Grande-Bretagne s’allient à nos belles cousines de l’autre côté de l’Atlantique. La liste des prix remportés par ces charmantes envahisseuses s’est encore allongée la semaine dernière. Lord Saint-Simon, qui s’était montré vingt ans durant rebelle au mariage, vient d’annoncer officiellement ses fiançailles avec Miss Hatty Doran, la séduisante fille d’un milliardaire californien. Mlle Doran, dont la tournure gracieuse et les traits charmants avaient vivement attiré l’attention aux fêtes de Westburg House, est fille unique, et l’on dit couramment que sa dot sera représentée par plus de six chiffres, avec des espérances dans l’avenir. Il est de notoriété publique que le duc de Balmoral a dû vendre ses tableaux il y a quelques années, et comme Lord Saint-Simon n’a pas d’autre terre que celle peu importante de Birchmoor, il est évident que l’héritière californienne n’est pas la seule à trouver des avantages dans une alliance qui, chose facile et fréquente de nos jours, transformera une républicaine en grande dame anglaise. » Sir Arthur Conan Doyle ( Les aventures de Scherlock Holmes)

Hiver 1916

 »-. Le soir où elles arrivent, ce ne sont pas les quintes de toux de la femme qui font qu’on lui ouvre, ni ses coups de poing sur le battant de chêne de l’entrée. L’hiver 1916, on se méfie terriblement dans toutes les fermes du Plateau et de ses environs. Il y a de quoi, les hommes, les jeunes, sont partis à la guerre. Il ne reste que quelques vieillards, des femmes et des enfants qui savent ce quelles risquent et depuis longtemps, tous les mauvais sujets ne sont pas sur le front d’Artois.

Alors, on barricade, on bloque les clenches dans les mentonnets, on claquemure, on bouche soigneusement les interstices, et, entre chien et loup, l’heure dangereuse, on fait, comme au temps où les brigands traquaient par bandes sur le Causse, de grands feux devant lesquels on se terre. On fait aussi la sourde oreille. Les plus vieilles déroulent leurs chapelets et rameutent les saints familiers. Les plus jeunes s’occupent comme elles peuvent, épluchage ou broderie. Elles se sentent toutes drôles dans cette chaleur qui vous prend le devant, une illusion, mais si bonne, tout à l’heure elles se retrouveront dans les draps froids, dans le lit qui leur paraît immense à force d’être vide.

Dehors, sous le matelas de neige, la glace a tout pris en masse, gelé , dirait-on, jusqu’au creux du monde. Pourtant, dans ces solitudes, on aurait presque le coeur assez peureux, ou sec, ou fermé, pour ne pas ouvrir un battant de chêne même si on entend des quintes de toux à fendre l’âme. -. Ouvrez-moi, je vous en supplie, j’ai un enfant !-. Une femme, un enfant ! On n’est pas des bêtes !’‘ Jean- Louis Magnon (Hautes Terres)

Meunier, tu dors, ton moulin va trop vite

« En premier lieu, voici venir le meunier Qui élève une maisonnée aux dépens du laboureur. En emportant le sac, il prend large mesure. Et après large mesure, il prend encore la gratte« . La Chanson du Laboureur, très populaire vers 1900, en dit long sur la malhonnêteté, ou supputée telle, de la profession largement décriée de meunier.

Le moulin, qu’il soit à vent, à eau ou à marée, restait incontournable pour la production de la farine. Son propriétaire pesait les sacs de grain et retenait le « gob », soit douze livres sur cent, à savoir dix pour le travail de mouture plus deux pour compenser les éventuels déchets. Les paysans l’accusaient donc d’effectuer des prélèvements pour son compte personnel, et ce à leur détriment. Second grief, tout aussi rédhibitoire, le meunier serait le roi des fainéants. Tandis que son moulin travaille comme un mercenaire, que le vent bat le ciel de ses longs bras et que la meule concasse, ou que, au bord de l’eau, la roue tourne, le coquin prend du bon temps. Son bonnet de coton enfoncé sur la tête, en blouse enfarinée, allongé sur ses sacs, il dort, ou rêve. Ou bien il flâne le long des chemins …

50x50cm Le moulin de Maître Cornille
50x50cm Vendu « Le moulin de Maître Cornille »   Par dessus-le-marché, en sus de tous les défauts précités, le meunier serait un coureur de jupons avéré. Toujours gai, une chanson aux lèvres et une jolie fille pendue à chaque bras…« Ah, mon moulin tournera, Diga-Diga-Di, Ah, mon moulin va, Diga-Diga-Da ! »

L’éternelle misère des êtres

 »-. Les arts ? La peinture consiste à reproduire avec des couleurs les monotones paysages sans qu’ils ressemblent jamais à la nature, à dessiner les hommes, en s’efforçant sans y jamais parvenir, de leur donner l’aspect des vivants. On s’acharne ainsi, inutilement, pendant des années, à imiter ce qui est. Et on arrive à peine, par cette copie immobile et muette des actes de la vie, à faire comprendre aux yeux exercés ce qu’on a voulu tenter.

Pourquoi ces efforts ? Pourquoi cette imitation vaine ? Pourquoi cette reproduction banale des choses si tristes par elles-mêmes ? Misère !

Les poètes font avec des mots ce que les peintres essayent avec des nuances. Pourquoi encore ? Quand on a lu les quatre plus habiles, les quatre plus ingénieux, il est inutile d’en ouvrir un autre. Et on ne sait rien de plus. Ils ne peuvent eux aussi, ces hommes, qu’imiter l’homme.’‘Guy de Maupassant ( Sur l’eau)

Mon conseil. Guy de Maupassant, pourtant quasi contemporain des impressionnistes, eût pourtant bien dû être impressionné par leur concept novateur de la peinture… Et si Maupassant avait raison, et si peintres et poètes n’étaient que pâles copistes de la nature ? Raison de plus pour justement ne pas copier-coller servilement quelque chose d’impalpable dont jamais la perfection ne sera reproduite. -. Apporter un souffle nouveau, une approche différente, une touche d’humour ou au contraire de grandiloquence, un ton décalé, des couleurs pétillantes, voilà qui permet de se dégager d’une réalité que l’artiste peine à atteindre, quels que soient ses efforts et son talent.

60x80cm « Les Oiseaux », d’après la nouvelle de Daphné Du Maurier – L’arbre est mauve, les oiseaux sont des poissons-volants, mon banc est des plus inconfortables… Et si ne pas copier la nature était la solution… façon Christine ?-

Infidèle

 »-. Ils entamèrent une conversation qui me mit tout à fait à l’aise. Frivole, cupide, sans coeur, sans esprit, elle était plutôt de nature à ennuyer celui qui écoutait qu’à le mettre en fureur. Une de mes cartes se trouvait sur la table, ils s’en aperçurent et mon nom devint ainsi le sujet de leur entretien. Ils n’avaient ni l’un et ni l’autre ni assez d’énergie ni assez d’esprit pour me rosser de la bonne manière, mais à leur façon mesquine ils m’insultèrent aussi grossièrement qu’ils pouvaient le faire. Céline surtout, qui fut même brillante en discourant sur les défauts de ma personne, qu’elle qualifia de difformités. Or, elle avait l’habitude de célébrer avec ferveur ce qu’elle appelai ma beauté mâle, en quoi elle différait diamétralement de vous, qui m’avez déclaré de but en blanc que vous ne me trouviez pas beau.

Ouvrant la fenêtre, je m’avançai vers eux, je rendis à Céline sa liberté, lui signifiai de quitter l’hôtel, lui remis une bourse pour ses besoins immédiats, sans souci de ses cris, de ses crises de nerfs, de ses prières, de ses protestations, de ses convulsions, et je pris rendez-vous avec le vicomte pour une rencontre au Bois de Boulogne. Le lendemain matin j’eus le plaisir de me battre avec lui, je lui logeai une balle dans un de ses pauvres bras étiolés, et crus alors en avoir terminé avec tout l’équipage.

Malheureusement, six mois auparavant, Céline Varens m’avait donné cette petite Adèle qu’elle affirmait être ma fille. Il se peut qu’elle le soit, bien que je ne vois nulles preuves d’une aussi farouche paternité marquées sur son visage. Mon chien Pilot me ressemble davantage. » Charlotte Brontë ( Jane Eyre)

Le perroquet du maître coq

 »-. Entre, me disait-il, entre et viens tailler une bavette avec le vieux John. Ça fait rudement plaisir de te voir, mon fils. Assieds-toi et écoute les nouvelles. Y a que le capitaine Flint, c’est comme ça que j’appelle mon perroquet en souvenir du fameux boucanier, y a que le capitaine Flint qui nous prédit un heureux voyage. Pas vrai, capitaine ?

Et l’oiseau se mettait à répéter : -. Pièces de huit ! Pièces de huit !– avec tant de rapidité que je m’en émerveillais qu’il n’en perdit pas le souffle, jusqu’au moment où John lançait son mouchoir sur la cage.

-. Tu vois, poursuivait le maître coq, cet oiseau-là, peut-être bien qu’il a deux cents ans.Y en a qui vivent éternellement, pour ainsi dire, mais seul le diable a vu plus d’atrocités que celui-là. Il a navigué avec le grand capitaine England, le pirate. Il a été à Madagascar, à Malabar, à Surinam, à Providence, à Portobello. Il a assisté au repêchage des galions naufragés. C’est là qu’il a appris à dire -. Pièces de huit !-, et ça n’a rien d’étonnant. Il a assisté à l’abordage du Vice-Roi des Indes, au large de Goa. A le voir comme ça, on croirait que c’est un enfant, mais tu as senti la poudre, pas vrai, capitaine ?

-. Attention, pare à virer !– criait l’oiseau ». Robert-Louis Stevenson (L’Ile au trésor)