À l’hôtel Christophe Colomb

 »-. Nous nous assîmes côte à côte sur le lit circulaire, elle servit un verre de cognac à chacun, et me raconta que la coopérative de putes et de pédés avait été une formidable affaire pendant dix longues années. Mais que les temps avaient changé et qu’ils avaient dû lui imprimer une orientation différente. Car, à cause de la liberté des mœurs, de l’amour libre, de la pilule et de toutes ces nouveautés, plus personne n’avait recours aux prostituées, hormis les matelots et les petits vieux. -. Les filles comme il faut couchent gratis, vous imaginez la concurrence !-. Elle m’expliqua que la coopérative avait commencé à faire faillite, et que ses associées avaient dû aller travailler dans d’autres emplois mieux rémunérés. Et Mustapha lui-même était reparti au pays.

40x40cm « La belle que voilà« , galerie Femmes, Femmes, Femmes

Lui était alors venue l’idée que ce dont on avait besoin, c’était d’un hôtel de rendez-vous, un lieu agréable où les couples clandestins puissent faire l’amour. Et où un homme n’eût pas honte d’amener sa petite amie pour la première fois. Pas de filles, le client apporte ce qu’il lui faut. Elle en avait fait la décoration elle-même, au gré de sa fantaisie, et en tenant compte des goûts et des couleurs de la clientèle. Et, grâce à sa bosse du commerce qui l’avait convaincue de créer une ambiance différente dans chaque recoin disponible, l’hôtel Christophe Colomb s’était transformé en paradis des âmes débauchées et des amours furtives. » Isabel Allende (La 🏡 des esprits)

En troupeaux, aux ordres, et que ça saute !

 »-. S’il est vrai que, de tous temps, depuis qu’il y a des hommes, il y a eu aussi des troupeaux humains (confréries sexuelles, communautés, tribus, nations, églises, états) et toujours un grand nombre d’hommes obéissant à un petit nombre de chefs. Si, par conséquent, l’obéissance est ce qui a été le mieux et le plus longtemps exercé et cultivé parmi les hommes, on est en droit de présumer que, dans la règle, chacun de nous possède en lui le besoin inné d’obéir. Comme une sorte de conscience formelle qui ordonne –. Tu feras ceci, sans discuter, tu t’abstiendras de cela, sans discuter-. Bref, c’est un -. Tu feras-.

Dimensions 40x50cm « Le bonheur est dans le pré« , acrylique et collages, galerie Bestiaire

Ce besoin cherche à s’assouvir et à emplir sa forme d’un contenu. Il se taille sa part selon sa force, son impatience et sa tension, sans beaucoup choisir, en grossier appétit qu’il est. Et il accepte tout ce qui lui hurle à l’oreille, n’importe quelle voix ayant autorité, parents, maîtres, lois, préjugés sociaux, opinion publique. Si l’évolution humaine est si étroitement bornée, si hésitante, si lente, souvent si régressive et si piétinante, c’est que l’instinct grégaire de l’obéissance est celui qui s’hérite le plus aisément, et qu’il prospère aux dépens de l’art de commander.’‘ Nietzsche (Par delà le Bien et le Mal)

Ci-gît mon 🐕 bien-aimé

 »-. Au bout du verger, les asters faisaient scintiller leurs petites 🌟 mauves. Quelques grains d’avoine étaient tombés là, à l’époque des semailles, c’étaient maintenant des épis non récoltés dont les graines pendaient délicatement sur la tige. Un cimetière en miniature se trouvait là, c’était le lieu de repos de tous les 🐶 qui étaient morts à Jalna depuis sa fondation.

Cela faisait vingt-huit petites tombes marquées chacune d’une pierre plate, sur laquelle était gravée un nom. On les avait entretenues autrefois mais aujourd’hui, beaucoup étaient tellement recouvertes d’herbes folles, d’asters qu’on ne les distinguait plus.

La tombe la plus ancienne, et qui avait la plus grande pierre tombale était celle de Néron, le grand terre-neuve que les grands parents de Renny avaient amené de Québec. Il avait maintes fois entendu la vieille Adeline raconter les exploits de Néron. -. Oh ! Un 🐕 au grand ❤️ s’il en fut jamais ! Il m’aimait et je l’aimais. Le jour où il est mort, j’ai cru que mon ❤️ se briserait de chagrin-.

Renny songeait à tous les 🐶 enterrés là, qui avaient arpenté les champs et le verger, avaient poursuivi et attrapé leur proie, mais l’avaient plus souvent laissée échapper. Ils avaient eu du bon temps. On les avait aimés, choyés, jamais maltraités, non, aucun.

C’était curieux combien les souvenirs pénibles le faisaient souffrir davantage, ces temps-ci. Il tourna les yeux vers les tombes les plus récentes, celles de ses deux épagneuls, Floss et Merlin. Il ne pourrait jamais aimer aucun autre 🐕 comme il avait aimé ces deux-là. Et ils avaient emporté avec eux quelques-unes des meilleures années de sa vie. » Mazo de la Roche (Retour à Jalna)

La crasse et la propreté

 »-. Ce qui sépare profondément les hommes, c’est un sens différent et un degré différent de propreté. On a beau être de braves gens, se rendre réciproquement service et y mettre toute la bonne volonté du monde, on en arrive finalement à ne plus ‘‘pouvoir se sentir ». L’instinct suprême de la propreté rejette celui qui en est atteint dans le plus étrange et le plus dangereux des isolements, qui fait de lui un saint.

50x50cm « Bulles de savon », vendu

Car c’est bien là la sainteté, la spiritualité de cet instinct. Je ne sais quelle intuition de la plénitude ineffable et du bonheur qu’on éprouve à prendre un bain. Je ne sais quelle ardeur, quelle soif qui pousse sans cesse l’âme à sortir de la 🌃 pour aller vers le matin, à s’évader de l’ombre et de l’humeur sombre pour aller vers ce qui est clair et rayonnant, profond et subtil. C’est là le penchant qui nous distingue, étant un penchant aristocratique, mais qui nous isole aussi. La pitié du saint s’adresse à la crasse de tout ce qui est humain, trop humain. Et il y a certains degrés, certaines altitudes où la pitié elle-même est comme une souillure, comme une saleté. » Nietzsche ( Par delà le Bien et le Mal)

Le bal populaire

 »-. Dans ce débarcadère de banlieue, une foule énorme bouillonnait et, sous les sifflets stridents des flûtes, sous le roulement continu de la grosse caisse, des commis d’administration, des infirmiers, des secrétaires d’état-major et de recrutement, toute une armée d’épaulettes à franges blanches s’agitait, jetant des bras bleus au ciel, lançant sur le plancher des jambes rouges. Ceux-ci tête nue, le 💀 ras et trempé de sueur, simulaient les branches des ciseaux qu’on ouvre et qu’on referme. Ceux-là, le képi écrasé sur la nuque, se déhanchaient en tenant avec deux doigts, ainsi que des danseuses qui pincent leurs jupes, les basques de leur capote.

40x50cm « La guiguette au bord de l’eau »

Les femmes étaient, pour la plupart, moins lancées et plus calmes. Presque toutes sautaient convenablement, exhibant des tournures de mijaurées, sortant, en même temps que leur 👗 de fête, une distinction endimanchée que maintenait la présence des parents assis sur des bancs de bois, contre le mur. Quelques-unes, bien mises, parées de prétentieux bijoux, avaient conservé leur ancienne élégance. Elles étalaient de longs gants à huit boutons, achetés quinze sous. Deux d’entre elles, serrées dans des costumes de cachemire d’Inde, d’un noir mat, avec collier de jais pleuvant en gouttes brillantes autour du cou, se dandinaient au bras de solides gaillards au teint de viande crue, aux voyants foulards attachés par des nœuds sur des gilets de tricot à manches. » Joris-Karl Huysmans ( Croquis)

La mort du Poète de la Révolution

 »-. Le poète agonisait dans sa 🏠 du bord de la mer. Il était malade, et les récents événements avaient eu raison de son désir de vivre plus longtemps. La troupe avait envahi sa demeure, mis sens dessus dessous ses collections d’écailles et de coquillages, ses 🦋, ses bouteilles et ses figures de proue rejetées par tant de marées, ses 💷, ses tableaux, ses poèmes inachevés, en quête d’armes subversives, d’un arsenal communiste planqué là, tant et si bien que son vieux ❤️ de barde s’était mis à bégayer. On l’évacua sur la capitale. Il mourut quatre jours plus tard, et les dernières paroles de l’homme qui avait tant chanté la vie furent. -. Ils vont tous les fusiller. Ils vont tous les fusiller !-

44x55cm « Diego, libre dans sa tête« , galerie Z’Artistes

Aucun de ses amis ne purent l’approcher à l’heure du trépas, tous étaient hors la loi, en fuite, en exil, ou bien morts. Sa 🏠 bleue du promontoire était à moitié en ruines, le plancher brûlé, les vitres brisées, on ne savait trop si c’était l’oeuvre des militaires, comme le disaient les voisins, ou celle des voisins, comme le disaient les militaires. L’y veillèrent les rares à oser s’aventurer jusque-là, ainsi que des journalistes des cinq continents accourus pour rendre compte de ses funérailles. Le sénateur Trueba avait été son adversaire idéologique, mais il l’avait reçu chez lui à de nombreuses reprises, et il connaissait ses vers par ❤️. Il se présenta à la veillée, strictement vêtu de noir, accompagné de sa petite-fille Alba. -. Dommage qu’il ait été communiste ! Si bon poète, et les idées si embrouillées ! S’il était mort avant l’arrivée au pouvoir des militaires, je parie qu’il aurait eu droit aux obsèques nationales-. Il a su mourir comme il a su vivre, grand-père !– » Isabel Allende (La 🏡 des esprits)

Le petit 🌲 de Noël de Christine

Installer un 🌲 de Noël en cette période de l’Avent, voilà, me direz-vous, qui n’est guère original. Toutefois, le petit 🌲 de Christine raconte une histoire personnelle, qui se résume grosso modo en quatre brèves interrogations. Où ? Quand? Pourquoi ? Comment ?

Projet  »🌲 De Noël » pour la Maison pour Tous … -Puis pour la 🏡 de Christine-

? Mais bien sûr dans les locaux de l’association qui accueille l’Atelier de peinture du Jeudi. Puis, lorsque la structure se mettra en pause pour la trêve des confiseurs, dans le petit salon de Christine pour réveillonner en famille.

Quand ? Dès le début du mois de décembre, pour accueillir dans le hall d’entrée nos adhérents, soit près de cent cinquante usagers de la Maison Pour tous, réunis, enfin, pour l’assemblée générale (bon, ils ne seront certainement pas tous là, aucune AG n’a jamais fait le plein…)

Pourquoi ? Il s’agit, après plusieurs contre-temps et fermetures sanitaires intempestives, et sans tenir compte des éventuelles prochaines alertes, de se dépêcher de renouer avec la gaité, les couleurs, la créativité, l’espoir. Se serrer les coudes. Montrer que l’on fait des choses tous ensemble, que malgré les coups bas portés à la culture, on résiste.

Comment ? Tout simplement en garnissant une structure (récupérée lors de travaux d’élagage dans mon jardin) formée d’un tronc et de branches, à garnir. J’ai déjà utilisé cette structure, à laquelle j’avais accroché des petits cadres d’ 🐦 lors d’un festival d’arts graphiques. Ladite structure a donc repris du service, agrémentée cette-fois, recto-verso s’il vous plaît, de cartons représentant des sapins avec guirlandes et 🎁, des pères Noël emmitouflés avec leur hotte à joujoux, des bonhommes de neige, des paysages hivernaux. Bref tout un folklore gai et coloré, pour retrouver son âme d’enfant, ou la réinventer si d’aventure on l’avait égarée.

Le petit arbre de Noël de Christine vous attend, en clin d’oeil pictural, sitôt franchie la porte d’entrée de l’association qui accueille notre atelier de peinture, et vous souhaite de Joyeuses Fêtes -Attention, si les cartons sont peints recto verso, les paquets sont vides…

Mon conseil. -. Et après ? Mine de rien, cette installation m’a demandé un effort de réflexion et de réalisation. Pourquoi ne pas rentabiliser le temps et l’énergie ainsi consacrés à cette entreprise ? Durant les vacances, avec l’aide d’une de mes élèves, je proposerai aux enfants de l’association un Atelier du père Noël, qui fera l’objet d’une prochaine chronique. -. Car il faut toujours exploiter, jusqu’au bout du bout, la petite idée qui a germé dans une pauvre tête. Donc, la suite… à très bientôt !

Dans ma mansarde

 »-. Je cherchais un logement et m’établis bientôt quai Saint-Michel, dans une mansarde de la grande 🏠 qui fait le coin de la place, au bout du pont, en face de la Morgue. J’avais là trois petites pièces très propres donnant sur un balcon d’où je dominais une grande étendue du cours de la Seine, et d’où je contemplais face à face les monuments gigantesques de Notre-Dame, Saint Jacques- la-Boucherie, la Sainte-Chapelle, etc. J’avais du ciel, de l’eau, de l’air, des hirondelles, de la verdure sur les toits. Je ne me sentais pas trop dans le Paris de la civilisation, qui n’eût pas convenu à mes goûts ni à mes ressources. Mais plutôt dans le Paris pittoresque et poétique de Victor Hugo, dans la ville du passé.

30x30cm « Le petit grenier de Christine« , galerie La meilleure façon d’habiter

J’avais, je crois, trois cents francs de loyer par an. Les cinq étages de l’escalier me chagrinaient fort, je n’ai jamais su monter. Mais il le fallait bien. Et souvent avec ma fille dans les bras. Je n’avais pas de servante, ma portière, très fidèle, très propre et très bonne, m’aida à faire mon ménage pour quinze francs par mois. Je me fis apporter mon repas de chez un gargotier très propre et très honnête aussi, moyennant deux francs par jour. J’arrivai alors à trouver mon existence possible dans la limite de ma pension. » George Sand ( Histoire de ma vie)

Chez Madame Pâris

 »-. Nous montons dans un fiacre. Après une demi-heure de course, il s’arrête à une porte cochère sur laquelle on lisait. -Hôtel du Roule-. La porte était fermée. Un Suisse à grosses moustaches sort d’une porte bâtarde et vient nous toiser. Nous jugeant gens de mise, il ouvre et nous entrons. Une femme borgne d’environ cinquante ans, mais qui portait encore les restes d’une belle femme, nous aborde, et, après nous avoir salué poliment, elle nous demande si nous venons dîner. Sur notre réponse affirmative, elle nous mène dans une belle salle où nous voyons quatorze jeunes personnes, toutes belles, et uniformément mises en 👗 mousseline.

40x50cm ‘‘La jeune fille en fleurs », galerie Femmes, Femmes, Femmes

Les deux élues, poussant un cri de joie, nous embrassent avec une volupté qu’un novice aurait pu prendre pour de la tendresse, et nous entraînent dans le jardin. Madame Pâris nous dit-. Allez, messieurs, jouir du bel air et de la sécurité sous tous les rapports. Ma 🏠 est le temple de la tranquillité et de la santé-. Au milieu de la plus douce occupation, on nous appela pour dîner. Nous fûmes assez bien servis, et le dîner nous avait donné de nouvelles dispositions. Quand, montre en ✋, la borgnesse vint nous prévenir que notre partie était finie. Le plaisir était mesuré à l’heure. » Giacomo Casanova (Mémoires)

Le siège de Troie

 »-. Autour de l’autre ville campent deux armées, dont les guerriers brillent sous les armures. Les assaillants hésitent entre deux partis, la ruine de la ville entière, ou le partage de toutes les richesses que garde dans ses murs l’aimable cité. Mais les assiégés ne sont pas disposés, eux, à rien entendre, et ils s’arment secrètement pour un aguet. Les femmes, leurs jeunes enfants, debouts sur le rempart, le défendent, avec l’aide d’hommes que retient la vieillesse.

5060cm  »La Forteresse », galerie La meilleure façon d’habiter

Le reste est parti, ayant à sa tête Arès et Pallas Athéné, tous deux en or, revêtus de vêtements d’or, beaux et grands en armes. Comme dieux, ils ressortent nettement, les hommes étant un peu plus petits. Ils arrivent à l’endroit choisi pour l’aguet. C’est celui où le fleuve offre un abreuvoir à tous les troupeaux. Ils se postent, couverts de bronze éclatant. À quelque distance, ils ont deux guetteurs qui épient l’heure où ils verront 🐑 et 🐄 aux cornes recourbées. Ceux-ci apparaissent, deux bergers les suivent, jouant gaîment de la flûte, tant ils soupçonnent peu le piège. Les hommes postés en avant entendent ce grand vacarme auprès des boeufs. Ils montent aussitôt, tous sur les chars aux attelages piaffants, partent en quête, et vite atteignent l’ennemi. ils se forment alors en ligne sur les rives du fleuve et se battent, en se lançant mutuellement leurs javelines de bronze. » Homère (L’Iliade)