La Divine Comédie

 »-. Plus tard, cinquante ans plus tard, ma mère conservait encore les deux lettres qu’elle avait reçues de Carlo-Alberto, son amoureux, comme elle disait toujours. Un après-midi où nous étions tous les deux assis sur le balcon de son appartement que le ☀️ frôlait, elle se leva, me demanda de l’attendre. Elle revint avec un petit volume à couverture rouge, dont j’avais souvent essayé de m’emparer étant enfant. -. Il me l’a offert-.

50x70cm Lettre à un inconnu, poème Clara Dupard, vendu

Elle commença à réciter les premiers vers de la Divine Comédie comme elle le faisait avant, mais je compris enfin que son émotion n’avait pas pour origine l’amour de la poésie, mais le souvenir d’un jeune homme. –. Un étudiant, beau, blond, un officier, Carlo-Alberto-. Elle avait retiré du 💷 deux lettres. L’une comportait plusieurs pages, elle en connaissait des passages par cœur, qu’elle me récita. L’autre lettre, ma mère me la confia comme si elle avait peur de la relire ou de la redire. Quelques lignes seulement étaient tracées sur du papier quadrillé qui avait dû être blanc, et que le temps, comme il le fait avec les vieilles photos, avait foncé. Il expliquait qu’il ne viendrait plus, sa famille avait réussi à le faire rentrer à Bologne. Il connaissait les exigences de son père, qui n’accepterait jamais qu’il choisît, à sa guise, sa fiancée. » Max Gallo (Le beau rivage)

Le Périple vers la mer

 »-. Après l’Anatolie, ce fut de nouveau la montagne, le froid et la neige. La caravane traversait les chaînes du Taurus où des forêts de conifères d’un noir d’encre s’élevaient très haut sur les versants abrupts. Des nappes de brouillard enveloppaient les sommets glacés.

Cette fois, les trois Européens affrontèrent les difficultés des pistes et la rigueur du climat sans trop souffrir. Ils se sentaient aguerris, leurs corps musclés ne connaissaient plus les courbatures. La peau de leur visage, tannée par le vent, avait pris une teinte cuivrée semblable à celle des caravaniers. Cela faisait trois mois que ce dur périple avait commencé, quand ils abordèrent le montant méridional du massif. L’air se fit plus sec et plus chaud, la végétation plus variée. Des buissons épineux où jaillissaient des fleurs multicolores apparurent. Des senteurs violentes, et pourtant fraîches, montaient de la terre. En débouchant d’une forêt de pins, Michka poussa soudain un cri de joie et désigna, en contrebas, une immense nappe d’un bleu intense. -. La mer, c’est la mer ! La mer, nous sommes presque arrivés !- » Joseph Joffo (Le hussard de l’espoir)

Irrévérencieusement rose

Et vlan! C’est la catastrophe, un de mes pots de peinture acrylique, de bonne contenance, vient de chuter de son étagère, barbouillant mon atelier d’une large traînée bien épaisse, couleur rose mi-poudrée, mi-layette. Un grand ménage s’impose, non sans avoir auparavant, par tous les moyens du bord, récupéré un maximum de matière. Car je suis adepte du recyclage et du gagne-petit. De la préservation de la planète et de l’anti-gaspillage.

Me voici donc en possession d’un surplus de peinture, à utiliser au plus vite avant qu’elle ne sèche. Ma méthode est la suivante, enduire généreusement tous les supports encore vierges qui patientent en mon atelier. Ce qui me donne, tous formats confondus, un large panel digne de couvrir ma nouvelle série, qui sera décrétée  »période rose ». Certes, maintenant, les fonds sont prêts, il va falloir trouver des idées, plusieurs idées, pour habiller une ambiance rosée certes bien présente, mais qui ne conviendra toutefois pas à tous les sujets. Tiens, j’y pense tout à coup, pourquoi pas une fleur rose, sur un fond vaguement rosé, dans une atmosphère béatement rose…

60x60cm La Fleur Rose, vendu, Galerie Dites-le avec des fleurs

Mon conseil. -. Laisser perdre un fond de pot entamé, jamais ! La matière est un bien précieux, à traiter avec tendresse et respect. -. Entamer une série rouge, blanche, noire ou kaki pour utiliser les restes, pourquoi pas ? A condition de jouer le jeu jusqu’au bout. -. Une idée saugrenue, voire irrévérencieuse me traverse alors l’esprit : – . Et si Picasso avait renversé, lui aussi, la peinture rose dans son atelier, puis récidivé un peu plus tard avec la couleur bleue ? D’où les séries du même nom… –

Ma femme est une mégère

 »-. Il avait épousé une femme qui avait du bien et de l’argent, mais cette femme était insupportable à vivre. C’était une orpheline qui avait été très mal élevée par ses tuteurs. Elle avait grandi avec l’idée que l’argent et la propriété étaient la base de toute chose. Sa fortune lui était montée à la tête, et elle se prenait pour bien plus qu’elle ne le valait.

Mon oncle vivait auprès d’elle comme un malheureux, complexé par ces histoires d’argent. Lorsqu’ils s’étaient mariés, il avait solennellement promis de ne jamais toucher à la dot et aux biens de sa femme. Pourquoi avait-il fait une promesse aussi stupide ? Par orgueil, je crois bien. En tout cas, ça lui a coûté la vie, puisque, lorsqu’il eût ses difficultés de jeu, au lieu d’en parler à sa femme, et de voir avec elle comment trouver une solution, il a préféré se taire et régler son affaire tout seul. Un soir, il est descendu à la cave, disant qu’il allait tirer du vin pour le souper. Et il y est resté. Quand elle est descendue pour voir ce qui se passait, elle l’a trouvé allongé dans son sang. Il s’était égorgé d’un coup de rasoir. » Emilie Carles (Une soupe aux herbes sauvages)

La loi sur le mariage, article 48

 »-. Loi sur le mariage, article quarante-huit : si l’union au sein du foyer est rompue depuis trois ans et si, au vu d’une profonde altération des normes de la vie conjugale, le rétablissement d’une forme de vie commune conforme à l’état du mariage apparaît hors de question, chacun des conjoints est en droit de demander le divorce. Si le conjoint qui demande le divorce est entièrement, ou principalement, responsable de cette altération, le divorce ne saurait être prononcé contre le gré de l’autre conjoint, à moins qu’il soit constaté chez ce dernier, en dépit de son opposition formelle au divorce, une absence d’attachement au lien contracté par le mariage et une disposition contraire à sa perpétuation. -. Nous y voilà-.

Dimensions 50x60cm

Mon excellent ami, l’avocat Paul Fontana reposa sur sa table le gros 💷 d’où ce passage était extrait, et me dévisagea attentivement par-dessus son bureau. -. Tu le vois, mon cher, ce n’est pas si simple ! Moins simple que tu ne le supposais. -. Et pourtant, il faut que je quitte Karin. Je ne puis vivre plus longtemps à ses côtés. D’ailleurs, notre mariage est fichu depuis des années.-. Tout ça est bel et bon, mais la loi est la loi. En tout cas, la procédure sera longue. Tiens, Robert, bois un coup !-‘‘ Johannes Simmel (Seul le vent connaît la réponse)

La légende de l’orme

 »-. Il a l’air un peu jeune pour son histoire médiévale, cet orme planté devant l’église Saint-Gervais. On a beau l’entourer de chaînes lourdes et solides, comme pour mieux le vénérer, on ne changera pas la réalité. Cet arbre de douze mètres de haut à été planté en 1936, ce qui fait, en années de bois,, une tendre enfance. Pensez, il peut vivre cinq cents ans et atteindre quarante mètres de hauteur.

Mais le rêve est le plus fort. Cet orme, dit-on, protège les habitants du quartier depuis le moyen-âge, et, si ce n’est lui, c’est quelqu’un de sa lignée. En tout cas, pour sceller un accord, ou résoudre un conflit, les voisins de l’église venaient jadis s’asseoir ici, à l’ombre du feuillage. On prétend même que, comme il le faisait sous les chênes de Vincennes, le bon roi Saint Louis venait rendre la justice sous ses frondaisons… Cet orme fabuleux avait aussi le pouvoir de guérir. Un peu de son écorce en décoction constituait un remède souverain contre les fièvres, prétendaient les paroissiens confiants. » Lorant Deutsch (Métronome 2)

Des pages et des livres, des livres et des pages

 »-. J’ai l’impression, en lisant cette page, d’avoir lu certains de ces mots, et des phrases presque identiques, que j’ai vues ailleurs, me reviennent à l’esprit… Mais je ne me souviens pas de quoi. Il faut que j’y pense. Peut-être me faudra-t-il lire d’autres 💷.-. Pourquoi donc ? Pour savoir ce dit un 💷, vous devez en lire d’autres ?-. Parfois, oui. Souvent les livres parlent d’autres livres. Souvent un 💷 inoffensif est comme une graine, qui fleurira dans un 💷 dangereux, ou inversement. C’est le fruit doux d’une racine amère. -. C’est vrai-, dis-je plein d’admiration.

Jusqu’alors j’avais pensé que chaque livre parle des choses, humaines ou divines, qui se trouvent hors des 💷. Or, je m’aperçois qu’il n’est pas rare que les livres parlent des livres, autrement dit qu’ils parlent entre eux. A la lumière de cette réflexion, la bibliothèque m’apparut encore plus inquiétante. Elle était donc le lieu d’un long et séculaire murmure, d’un dialogue imperceptible entre parchemin et parchemin, une chose vivante, un réceptacle de puissances qu’un esprit humain ne pouvait dominer. » Umberto Eco (Le nom de la rose)

120x40cm « L’étagère aux livres« , Galerie La meilleure façon d’habiter

Mon conseil. -. Facile, me direz-vous, de mettre en peinture cet extrait de 💷, qui, somme toute, ne traite que de livres ? En effet, au travail ! -. Sauf que… Tant qu’à illustrer une chronique sur le livre, ou plutôt sur le sens du livre, autant réfléchir à son emploi, ou plutôt à son usage. Je destine cette toile à l’environnement d’un meuble-bibliothèque, d’une largeur approximative de 120 cm. Ce qui me donne un format équivalent, sur une hauteur de 40cm, pour pouvoir placer mes bouquins en position d’étagère, sans oublier la toile d’araignée qui fait les bons environnements, et sert de point focal décalé… Bon, assez tergiversé, au travail !

Vivre à Venise, avec ou sans la Tériaca

 »-. Qu’est-ce que tu as bu, Giacomo ?-. Ils appelaient ça de la Tériaca. C’est très bon, en fait. La Tériaca n’est pas une liqueur. C’est un médicament très ancien. Il y a longtemps, très longtemps, les gens en buvaient pour se protéger de la peste. Bien entendu, ça n’a servi à rien. Une fois, au seizième siècle, cinquante mille personnes sont mortes à Venise, et cent mille dans la lagune. Cette Tériaca ne leur a fait aucun effet. Les Vénitiens ont pourtant continué d’en prendre pour tous les maux, pour l’estomac, pour le foie, pour le ❤️. Mon grand-père en buvait tous les soirs, comme du vin. Mais, de nos jours, le gouvernement interdit de fabriquer de la Tériaca, parce qu’on y met de l’opium, et plusieurs autres choses que le gouvernement n’aime pas-.

De l’opium. Tout s’expliquait. -. Mais que doit-on faire pour notre pauvre Venise ? -. La question embarrasse tout le monde. Il doit exister un moyen de permettre aux vrais habitants de vivre, et de travailler dans leur ville. Que devient notre cité, sans le peuple qui l’a fait sortir de la lagune ? Elle cesse d’exister, elle n’est plus qu’un musée, un parc d’attractions. Je dis Venise aux Vénitiens, d’abord ! Les touristes ensuite ! L’année dernière, le maire…- » Robert Girardi (Vaporetto 13)

Folle à lier

 »-. Je revenais de l’asile psychiatrique, et j’étais encore sous le choc que j’avais ressenti au cours de ma visite. Quand on sort d’un endroit pareil, on est différent. L’ambiance était terrible. Les cris m’avaient impressionnée, il y en avait de toute sorte, aucun ne paraissait humain et pourtant tous l’étaient. Les malades se trouvaient tous ensemble, les persécutés, les visionnaires, les prostrés, les excités, et tous avaient une façon de pousser leurs cris… Lorsque je suis repartie, je me demandais si j’étais encore normale, il me semblait qu’il suffisait d’un rien pour que je devienne comme eux.

Pour ma sœur, ce n’était guère brillant. Elle était dans une salle commune avec d’autres malades et, lorsque j’étais arrivée, c’est à peine si elle m’avait reconnue. Pendant que je déballais de mon sac les quelques douceurs que je lui avais apportées, elle restait parfaitement indifférente et, par la suite, elle avait tenu des propos incohérents… Elle n’avait aucun sens de la réalité. Le médecin qui la soignait avait cependant dressé un bilan positif de son état. –Me disait-il la vérité ? Je n’en sais rien, en tout cas ses paroles n’avaient pas suffi à me rassurer. » Emilie Carles (Une soupe aux herbes sauvages)

La drague dans un bar mal famé

‘-. Daisy portait une 👗 noire et moulante avec un décolleté à vous donner le mal de mer. Elle a repéré la cible tout au bout du comptoir, en costume rayé. Hum… Ce gars-là était assez âgé pour être son père. Elle aurait peut-être plus de mal à lui faire son numéro… Ou peut-être pas. On ne pouvait pas savoir, avec les vieux. Certains, surtout les divorcés de fraîche date, ne demandaient qu’à se la laisser jouer, histoire de prouver qu’ils étaient encore dans la course, même s’ils n’y avaient jamais été de leur vie. Surtout s’ils n’y avaient jamais été de leur vie.

50x60cm, « Je brûle« , d’après un poème de Mawé, vendu, galerie Femmes, Femmes, Femmes

En traversant la salle d’un pas chaloupé, Daisy sentait les regarde des clients ramper tels des lombrics le long de ses jambes nues. Arrivée au bout du bar, elle a pris son temps pour se pencher sur le tabouret à côté de lui. La cible scrutait son verre de whisky comme une gitane sa boule de cristal. Daisy a examiné son profil, une barbe grise et épaisse, un nez bulbeux, et de longs cheveux emmêlés façon balai à franges. -. Second mariage. Et second divorce. Vraisemblablement. » Harlan Coben (Par accident)