La rencontre avec mon inconnue

 »-. Cette semaine-là fut la période la plus exaltante de mon existence, la plus longue aussi, car les jours et les 🌃 interminables n’en finissaient pas de faire vingt-quatre heures. Mais il n’est pas d’éternité qui n’arrive à son terme. Je me revois, guettant l’instant unique qui allait faire d’un fantasme une réalité. La 🏡, la rue, la ville entière retenaient leur souffle. Enfin. J’entendis le timbre de la porte d’entrée. Des voix confuses montèrent de l’antichambre. -. Chère amie… Madeleine ravissante…entrez donc…salon-. Une porte se referma sur cette rumeur exquise.

70x50cm ovale « Femme(s)« , galerie Femmes, Femmes, Femmes

Sans doute mit-on sur le compte de l’émotion, de la timidité, l’espèce de paralysie qui me figea sur le pas de la porte. Madeleine n’était pas Madeleine, ou, plus précisément, elle n’était pas mon inconnue. Ce visage sans mystère, cet air effacé, ces cheveux ternes… Pardon, Madeleine, mais c’est ainsi que tu m’es apparue. ..-. Ce doit être ma cousine Anne. Ses parents sont morts et nous l’avons recueillie. C’est bien triste pour elle, car, sans argent, avec une santé fragile, elle ne peut pas attendre beaucoup de la vie-. J’ai épousé Madeleine, et, c’est monstrueux à dire, j’ai été très heureux. Moins de deux ans après notre 💒, Anne est morte, discrètement, fidèle au personnage qu’on lui avait assigné. On improvise rarement ! » Paul Guimard (Rue du Havre)

Dans sa geôle du Petit Châtelet

 »-. Au Moyen-Âge, la cité de Paris était enclose dans une enceinte fortifiée que trouaient quelques portes, dont chacune constituait une véritable forteresse. Au nord, le Grand Châtelet, au sud, le Petit Châtelet. Dans le premier siégeait la juridiction criminelle, le second servait de prison politique. Pénétrer dans ses cachots équivalait quasiment à ne jamais revoir la lumière du jour. Aussi l’évocation seule du nom Petit Châtelet suffisait pour faire frémir ceux dont la conscience charriait quelque méchanceté à l’endroit de la dynastie des Valois. C’est là que le seigneur de Béarn et son escorte ont été emprisonnés.

60x60cm « En prison!« , poème Mawé, galerie Chemins de spiritualité

Dans sa geôle, depuis des jours, combien ? Il l’ignore, ayant même perdu la notion du temps, Phébus déambule, des heures durant, de long en large, tête basse, ✋ derrière le dos, se heurtant, aveugle dans la pénombre, aux murailles qui l’enserrent. De temps à autre il s’immobilise et, d’un coup de botte rageur, il repousse l’escabeau, seul aménagement avec le lit de sangles et une table en bois blanc aménagée en scriptorial de fortune. Car, apaisé des accès de désespoir, à la lumière parcimonieuse du soupirail obstrué de gros barreaux, de son écriture fioriturée, il couvre d’innombrables feuillets, les relit, les rature. Les déchire et recommence. Gaston Phoebus a entrepris de rédiger son 💷 de la Chasse. » Myriam et Gaston de Béarn( Le 🦁 des Pyrénées)

Exposition, mode d’emploi

Trois de mes élèves désirent exposer leurs œuvres, mal-aimées et entassées pour cause de pandémie. Soit, bonne idée, Mesdames, je rejoins votre proposition, nous nous déploierons à quatre artistes féminines, et je mets à votre disposition mon expérience en la matière.

-. Dis, Christine, quand ? Cet été ? -. Il faut entre trois et six mois, hors contraintes sanitaires, pour  »monter » une exposition. Trouver une salle gratuite, équipée de grilles facilement accessibles, ou, mieux, de cimaises. C’est aussi le temps incompressible pour, entre participantes, déterminer un thème ou au moins une direction commune, savoir qui fait quoi, communiquer via les médias locaux Et, surtout, PEINDRE pour compléter avec quelques grandes oeuvres qui donneront la couleur et accrocheront le regard. Car l’on ne montre pas que des formats timbres-poste. -. Pourrais-je vendre, ce qui, somme toute, est le but et surtout signe la reconnaissance de mon travail ? -. Pas si la salle est mise à disposition gratuitement. N’affiche aucun prix, et traite discrètement sur le parking, ou derrière une porte. Une exposition est surtout destinée à te faire connaître, n’oublie pas les cartes de visite, et prends un contact souriant avec le public. -. Et si le public, justement, ne vient pas ? -. Il faut être préparé à toutes les éventualités, y compris les critiques, la jalousie, ou, pire, l’indifférence. Une clientèle, même modestement locale, ne se construit pas en un weekend de présentation.

A gauche, Jean-Paul. A droite, Christine – . Nos oeuvres, fort différentes, se sont mutuellement mises en valeur. Voisiner avec cet excellent pastelliste m’a fait grand honneur, et m’a procuré beaucoup de joie-

Mon conseil. – Dis, Christine, quels sont les menus détails ? -. Titrer chaque oeuvre, en dresser catalogue, accrocher. Prévoir un vernissage et les invités, rédiger et faire le discours d’ouverture. Accueillir le public, le compter discrètement, fournir les explications techniques et artistiques, le diriger vers le Livre d’Or. Décrocher, nettoyer, remercier, débriefer, etc…-. Dis, Christine, tous comptes faits, est-ce une si bonne idée d’exposer ? -. C’est une idée excellente. Elle prouve que tu es prête dans ta tête, même si les détails restent à peaufiner, et je suis là pour t’aider. Prête à montrer, à te confronter, à te dépasser. –. Alors, dis, Christine, je sais comment, mais… quand ? -…..

Il y a foule sur le Pont-Neuf

 »-. Ce qui m’étonne, encore plus que la grandeur, richesse et somptuosité des bâtiments tant publics que privés, c’est le nombre infini des gens qui pullulent et grouillent en ces rues.-. En effet, l’affluence du populaire qui circulait sur le Pont-Neuf avait de quoi surprendre un provincial. Au milieu de la chaussée, se suivaient et se croisaient des carrosses à deux ou quatre chevaux, les uns fraîchement peints et dorés, garnis de velours avec glaces aux portières se balançant sur un moelleux ressort, peuplés de laquais à l’arrière-train et guidés par des cochers à trognes vermeilles en grande livrée, qui contenaient à peine, parmi cette foule, l’impatience de leur attelage.

30x40cm « La princesse qui roulait carrosse »

A tout cela se mêlaient des charrettes chargées de pierre, de bois ou de tonneaux, conduites par des charretiers brutaux à qui les embarras faisaient renier Dieu avec une énergie endiablée. A travers ce dédale mouvant de chars, les cavaliers cherchaient à se frayer un passage et ne manoeuvraient pas si bien qu’ils n’eussent parfois la botte effleurée et frottée par un moyeu de roue. Vint à passer un troupeau de bœufs, et le désordre fut à son comble. D’autres fois, c’était une compagnie de soldats se rendant à quelque poste, enseignes déployées et 🥁 en tête. Et il fallait bien que la foule fit place à ces fils de Mars accoutumés à ne trouver point de résistance. » Théophile Gautier (Le capitaine Fracasse)

Qui veut épouser mon fils ?

 »-. Ah, l’odieuse période qui suivit ! Deux, trois fois la semaine, la même scène se répétait dans des décors d’autant plus interchangeables qu’à cette époque l’ameublement bourgeois restait à l’intérieur de limites étroites. Et que, de plus, à force d’entendre les mêmes phrases, sur les mêmes sujets, les meubles finissent par perdre leur style propre pour refléter la personnalité de leurs propriétaires. Par malheur, les jeunes filles auxquelles on me présentait participaient du même mimétisme. Quelles que fussent leur taille, leur 👗 ou leur chevelure, elles m’apparaissaient comme autant de jumelles échappées d’une unique et inépuisable famille.

Tous les prétextes de réunion étaient bons et le protocole invariable. L’assistance échangeait quelques banalités de bonne compagnie. Puis, par une transition plus ou moins voyante, les parents feignaient de s’aviser que Françoise, ou Lucile, ou Yvonne suivant le cas, m’avait rencontré jadis, à l’occasion d’un 💒, d’une kermesse, d’un thé, de vacances, ou que sais-je encore ? Nous étions bien jeunes alors. Mais Françoise, ou Lucile, ou Yvonne, n’avait pas oublié que je lui avais tiré les nattes, et même, n’était-ce pas moi qui, le jour fameux où, avait fait, ou dit… Mais si, c’était moi ! Et de s’exclamer sur l’aspect touchant de ces retrouvailles. Puis quelqu’un proposait. -. Eh bien, jeunes gens, nous vous laissons refaire connaissance !-‘Paul Guimard (Rue du Havre)

Le nom de tant de plantes !

 ». J’aurais voulu savoir aussi le nom de cette grande quantité de plantes qui foisonnent chez nous. Je dis, leur nom français, car de nom en patois la plupart n’en ont pas, à ma grande surprise. Mais si je ne savais pas le nom de toutes, je les connaissais, au moins beaucoup, par leur forme, le moment de leur floraison, et par leurs qualités utiles ou nuisibles. Comme, par exemple, l’herbe aux blessures, ou plantain, l’herbe aux 🐈, qui les met en folie, l’herbe aux cors, l’herbe du 😈, pour les conjurations, l’herbe aux engelures, à éternuer, à guérir les fièvres.

Et puis l’herbe aux fous, l’herbe qui guérit la gale, l’herbe aux gueux, qui est la clématite. L’herbe aux ivrognes, que l’on appelle ivraie en français ou virajo en patois. L’herbe aux ladres, l’herbe aux 🐺, qui est un poison. L’herbe des sorciers, qui est la mandragore. L’herbe à lait, pour les nourrices qui en manquent, l’herbe à tuer les poux, l’herbe pour les panaris, etc. Enfin, pour en finir, les cinq herbes de la Saint-Jean, dont on fait ces croix clouées aux portes des érables, herbes qu’il ne faut pas oublier lorsqu’on veut réussir en quelque chose de conséquence. » Eugène LeRoy (Jacquou le Croquant)

Ma petite gare de campagne

Elle se trouve à quelques kilomètres à peine de mon domicile, dans un village de quelques centaines d’âmes. Bien entendu, la ligne ferroviaire est désaffectée depuis des lustres, mais elle a repris bucoliquement du service pour le plus grand plaisir des promeneurs, joggeurs et autres cyclistes. Ôtés, les rails ont été convertis en voie verte sur un parcours de plusieurs dizaines de kilomètres. La gare, joliment réhabilitée, sert de halte pour les randonneurs, avec point d’eau. Elle accueille également une vaste boîte à 💷 qui fait mes délices. Je fréquente avec assiduité l’un et l’autre de ces deux atouts. La tête et les jambes !

Hélas, le modeste escalier extérieur qui dessert l’édifice est désormais impraticable. Non point par vétusté, mais par bêtise humaine. Un ou plusieurs malfaisants, de 🌃 probablement, en ont brisé net les marches de vieux chêne. Vandalisée, dépitée, humiliée, ma petite gare est désormais bien tristounette. Car il lui faut constater que, y compris dans le calme et la verdure de la campagne gatinaise, les gens qui s’ennuient ennuient aussi les autres, et détériorent le bien public en toute impunité.

50x50cm « La petite gare de campagne« , galerie Bons Baisers de…

Mon conseil. Pour partir en guerre contre la bêtise, l’ignorance et la méchanceté, il faut se battre avec ses propres armes. Si j’étais poète , je déclamerais Oh, ma jolie petite gare... Si j’étais musicienne, je composerais un hymne sur fond de sifflet de chef de gare. Je ne suis que peintre, à moi les couleurs vives et l’imagination pour la faire revivre. Car, vous le devinez bien, loin de la photo glacée d’un prospectus publicitaire, j’ai un peu brodé sur le sujet avec le coeur, et avec la ✋…

Par chemins et par gaves

 »-. Ce n’est pas une mince affaire que le déménagement d’un cour princière au quatorzième siècle. Trois cents chevaliers cavalcadant, suivis d’un grouillement d’écuyers, de pages, d’hommes d’armes , de varlets. Plus de mille cavaliers et trois fois autant d’hommes de pied s’égrenant dans les champs et au travers des bois. Sur chemins boueux ou rocailleux, près de deux cents litières, portées par de puissantes mules et emplies de nobles dames. À la traîne, des chariots croulant sous le poids des meubles et des coffres bourrés de vaisselle, de toilettes, d’archives. Quatre cent 🐕 jappant, tirant deux par deux sur leurs laisses tenues par des valets de meute. Et suivis par la foule des serviteurs.

40x40cm « En chariot bâché »

Le cortège déroule sur plus de deux lieues son ruban sinueux. Chaque franchissement de rivière, et Dieu sait s’il en est de nombreuses en Bigorre, prête à une grande confusion. La fonte des neiges, en cette fin de printemps, a grossi les gaves, des ponts ont été emportés et la traversée des gués ne va pas sans péripéties féminines. Jupons haut retroussés, jeunes et vieilles désertent leurs véhicules pour sautiller de roc en roc, pépiant et criant. Chantant parfois. Saluées par les rires impitoyables des plus lestes. » Myriam et Gaston de Béarn (Le 🦁 des Pyrénées)

Le rendez-vous manqué

 »-. Hélas, les choses ne tournèrent pas comme prévu. Will ne vint pas au rendez-vous. Oui, vous avez bien lu, Will ne vint pas au rendez-vous. Vous imaginez le tableau. Une jeune fille se tient sur le parking de l’école de danse avec sa 👗 de mariée soigneusement pliée au fond d’un sac de sport. Folle d’espoir et de bonheur, elle attend l’arrivée d’une Mercury bleue. Elle s’efforce de ne pas céder à la panique en voyant la 🌃 tomber. -. Il m’aime. Je sais à quel point il m’aime-. Puis elle se met à prier en silence, car elle ne pourrait retenir ses larmes si elle prononçait ces mots à voix haute. -. Je vous en supplie, mon Dieu, faites qu’il vienne. Je vous en prie, mon Dieu, ne me faites pas une chose pareille-.

Puis la 🌙 apparaît dans un ciel de jais, et les douze coups de minuit sonnent au clocher de l’église Saint-Antoine. Elle se rend compte qu’elle attend depuis six heures. Ses jambes se dérobent sous elle et elle s’effondre en larmes sur le trottoir. La Mercury bleue n’arrivera jamais, et jamais elle ne reverra les yeux bleus de Will ni l’aigle bleu tatoué sur sa poitrine. Quelque chose en elle s’est brisé pour toujours. » Elaine Kargan (Un sentiment d’absence)

L’expédition de tous les dangers

 »-. Attaquée de 🌃 par un fort contingent d’Indiens Purus, auxquels tout ce qui était humain était étranger, l’expédition avait été réduite à l’impuissance en un tournemain. Plusieurs porteurs avaient été dépecés et consommés sur place. Au cours de ce funeste barbecue, les deux Blancs, profitant de la chaleur communicative du banquet, auraient tenté une sortie avec ceux de leurs compagnons non encore cuisinés. Seul un péon avait réussi son évasion, grâce à sa parfaite connaissance de la forêt vierge, et au fait qu’il s’était caché dans le tronc creux d’un palissandre. Il avait vu, de ses yeux vu, les deux Blancs rattrapés par les Indiens. L’un d’eux avait eu la tête cassée, l’autre, étroitement lié, avait été entraîné par les ravisseurs.

Quant à savoir qui était mort et qui était vif… Le péon, ignorant évidemment les prénoms, fournissait du survivant une description qui laissait le champ libre à l’exégèse, il était celui qui avait la barbe la plus longue et dont le surnom indien signifiait Qui boit le maté comme un champ de coton après la sécheresse-. Le mort, en revanche, pouvait être facilement reconnu au fait qu’il portait un chapeau en paille de riz et qu’il n’aimait pas le ragoût de 🐒 hurleur. Confronté avec des photographies, le péon avait refusé de reconnaître aucun des deux gentlemen imberbes et bien vêtus qu’on lui présentait. » Paul Guimard (Les Jeunes Veuves)

-Aimez-vous le ragout de singe hurleur ? – Non ! Alors, peut-être, êtes-vous le mort de mon histoire ?