Ma meilleure amie

De l’âge bête à la fin de l’adolescence, il n’est pas de fille qui ne possède une meilleure amie à qui l’on ne cache rien, une oreille attentive, une personne du même âge avec qui l’on peut partager les fous rires et les larmes, les bonheurs et les indignations. On la trimbale partout, on la brandit, on ne peut s’en passer. Elle succède à l’ours en peluche de la petite enfance. Elle est l’intermédiaire entre les parents, les frères et sœurs à qui l’on peut tout dire et les autres, les étrangers innombrables d’un monde trop vaste pour ne pas être inquiétant.

Cette meilleure amie est une confidente, une suivante, une subalterne de toute façon, quelquefois un repoussoir, au mieux un faire-valoir. C’est une oreille attentive, complice, c’est aussi un conseil. Elle est ce que Oenone est à Phèdre ou Phénice pour Bérénice. Malléable, patiente, un peu maso, modeste, elle peut, à l’occasion, servir de passe-nerfs. Sa docilité, sa capacité d’admiration président à son élection mais peuvent, aussi, déterminer son éviction. C’est que l’admiration recèle souvent une jalousie obscure qui, bien chauffée, peut transformer la meilleure amie en la plus cordiale des ennemies. Quand l’esclave révoltée revendique enfin, pour elle, la meilleure part. » Geneviève Dormann (La petite ✋)

Le bateau glisse sur la lagune

 »-. Le bateau mis à l’eau, nous partons explorer la lagune. D’après la carte que nous possédons, elle doit descendre vers le sud-ouest sur une soixantaine de kilomètres, séparée de l’ Océan par d’étroites bandes de sable et de dunes couvertes de broussailles.

C’est une des navigations les plus étranges et les plus captivantes qui soit. Le hors-bord glisse à quarante à l’heure sur la nappe sans rides du lagon tropical. Semant la panique parmi l’innombrable faune ailée qu’abrite ce lieu perdu. Des hérons cendrés s’envolent à dix mètres du bateau, surpris par ce monstre inconnu. Sans se préoccuper de nous, des pélicans planent au-dessus de la surface et, brusquement, se laissent tomber comme des pierres, plongeant sur les poissons qu’ils engloutissent dans leur goître tout en s’éloignant d’un vol lourd et satisfait. Aigrettes, cormorans, poules d’eau, goélands, dessinent dans le ciel le plus gracieux des ballets.’‘ J. C Berrier

60x60cm  »La vie en rose » , vendu

Rivalités gothes

 »-. Il n’est pas besoin d’avoir une grande expérience de la vie pour se douter qu’une belle-mère et une belle-fille du même âge ne pouvaient que se détester. Et comme elles étaient Gothes toutes deux, leur mutuelle hostilité était violente et partait du coeur. Ajoutons à cela que Gosuinda était aussi fidèle arienne qu‘Iguinda était bonne catholique. Et l’on aura une idée de l’enfer dans lequel vivait le roi Leuwigild.

Les prêtres catholiques et les diacres ariens se lançaient des regards empoisonnés, mais tentaient quand même de mettre un frein à la fureur de leurs belles pénitentes.

Ces consolations ne faisaient qu’attiser l’incendie. Chacune eût peut-être pardonné à l’autre d’être jeune et ravissante, car dans son cœur elle se croyait mieux que sa rivale. Mais la haine s’était logée dans les deux âmes, le conflit s’exaspérant pour une question de croyance. Un soir on trouva les deux femmes qui, ayant épuisé tous les arguments, s’étaient lacéré leurs vêtements, arraché leurs pesants bijoux goths et copieusement égratigné le visages ! » G. Raimond

Jaune, Rose, Violet. Plus un joker

C’est tout. Trois couleurs. Trois couleurs seulement. Mais quelles couleurs ! Pétantes, tonitruantes, provocantes. Sachant que le jaune est complémentaire du violet, il suffit d’un rose doux mais toutefois bien présent pour calmer le jeu. Cet exercice sur la couleur mérite un sujet bien identifié. J’ai opté pour un personnage féminin, dont la robe bigarrée et le chignon torsadé ressortiront bien dans un environnement nuancé. Toutefois, il me manque une dynamique, une ligne de force, un petit quelque chose. C’est comme ça, en peinture, un détail manque, et tout est dépeuplé.

Ça y est, j’y suis. Il manque un joker, une couleur à la fois forte, et éteinte, pour ne pas en sur ajouter à un tableau déjà criard, diraient mes détracteurs. Je mise donc sur le noir, en ajoutant un balcon en ferronnerie, qui, de plus, donnera de la cohérence à mon propos quelque peu dépouillé. Et toc !

40x50cm « Rêverie au balcon » (Galerie Femmes, Femmes, Femmes)

Mon conseil. -. La peinture, c’est une affaire de couleurs, portées et même supportées par une composition cohérente. On ne fait pas n’importe quoi, même si l’œuvre, achevée, ressemble à un 🔥 d’artifice. Avis aux débutants, on réfléchit d’abord, on peint ensuite. – On ne sait pourquoi, certains tableaux refusent de décoller. Un détail, une couleur, une fantaisie, une astuce, et tout repart… Ne pas hésiter à utiliser un joker. -. Le balcon ne se trace pas à la règle. On prend une bonne goulée d’air, et on peint à main levée… pour donner de la vie à la scène.

Quatuor à cinq instruments

 »-. Ce fut la marquise de La Tour du Pin qui fut désignée pour servit de première dame d’honneur à la Reine d’ Espagne. La charge écrasante qui lui incombait était de distraire les souverains, de passage à Bordeaux. -. Le théâtre ? Non, il pourrait y avoir des manifestations. Une promenade dans les vignobles ? Les royaux visiteurs seraient peut-être bien las. Alors, quoi ?

Elle se souvint alors qu’au cours d’un voyage en Espagne, elle avait entendu parler de la passion du Roi pour la musique. – Chaque soir, Sa Majesté tient sa partie d’alto dans un quatuor-. Baissant la voix, son interlocuteur avait ajouté avec malice :- C’est un quatuor à cinq instruments, le roi se fait seconder par un musicien caché derrière une plante verte, pour franchir les traits difficiles-.

Le concert eut lieu. Au moment d’attaquer, le roi posa son archet et cria : –Manuelito ! Manuelito !– . C’était de Manuel Godoy qu’il s’agissait, son ex-premier ministre. Manuelito heureusement retrouvé, le quatuor put commencer, et les Bordelais, excellents courtisans, applaudirent le roi comme s’il avait joué lui-même. » G. Raimond

Les rues de Paris

 »-. Dans une ville comme Paris, et ce n’est qu’un exemple, les principales artères portent les noms d’hommes politiques, et surtout de maréchaux ou de généraux qui, il faut bien le dire, ont davantage passé de temps à éliminer leurs semblables qu’à travailler au bien de l’humanité. Que deviennent, dans tout cet étalage de gloire, les philosophes, les médecins, les artistes, les écrivains ? A part quelques phénomènes, ils se partagent les petites rues, voire les impasses et les carrefours inhabités. Il y a une exception de taille, Victor Hugo. Victor Hugo est davantage connu par son image politique et sociale que par sa dimension littéraire. Et malgré tout, il semble avoir dominé par son apothéose.

Cette brève incursion dans la toponymie littéraire parisienne pourra faire sourire. Chacun sait pourtant que la gloire se mesure souvent à la longueur ou à la largeur d’une rue. C’est dire combien la mémoire populaire est soucieuse de conférer aux lieux quotidiens le patronage du passé, véritable figure de père protecteur. » Jean Markale (Au-delà du miroir)

Entrer en forêt comme on entre en l’infini

 »-. Qui dira le sentiment qu’on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui, seules, donnent une idée de la création telle qu’elle sortit de la ✋ de Dieu ? Le jour tombant d’en haut à travers un voile de feuillage répand dans la profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile, qui donne aux objets une grandeur fantastique.

Partout, il faut franchir des 🌲 abattus, sur lesquels s’élèvent d’autres générations d’arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes. Trompé par un jour plus vif, j’avance à travers les herbes, les orties, les mousses, les lianes, et l’épais humus composé des débris de végétaux. Mais je n’arrive qu’à une clairière formée par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre. L’oeil n’aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns aux autres, et qui semblent se terrer en s’éloignant. L’idée de l’infini se présente à moi. » François-René de Chateaubriand (Le génie du christianisme)

50x50cm  »Promenons-nous dans les bois » Vendu (Galerie La vie rêvée des 🌲)

Aïe ! Quelle idée de vouloir mettre en peinture un texte aussi foisonnant, qui plus est écrit par un de nos meilleurs écrivains français ? Des 🌲, des mousses, des lianes, du souffle et de la poésie qui s’ouvrent sur l’infini… Ce n’est pas pour moi. Quoique… En écoutant, en humant, en saisissant l’instant où l’on rencontre la forêt, où l’on reçoit son choc frontalement… A mes pinceaux !

Mon conseil. – . Sacrilège ? Certes pas, si l’intention est louable. Vouloir PEINDRE un texte qui apporte émotions et réconfort, qui amène vers un au-delà que l’on ne connait pas mais que l’on pressent… Du moment que l’on reste soi-même, pourquoi ne pas se laisser tenter. Osons, osez, j’ose.

En ces lieux maudits

 »-. Depuis longtemps, Phalasarna a disparu des chroniques. La ville est morte, non sous les coups d’un envahisseur, mais parce que son sol s’est soulevé. Retrouver les vestiges de ce passé florissant est une aventure fatale aux véhicules non spécialisés. La côte n’est pas moins malsaine, sur un écueil un bateau de débarquement achève lentement de pourrir ses tôles. Mais, au bout de la piste exécrable, coupée de fondrières et d’arbustes, le spectacle est insolite. Un des endroits les plus sinistres de l’île. La vie s’est retirée avec la mer. Seuls les cris d’un corbeau égaré ou la dynamite d’un pêcheur hors-la-loi troublent parfois le lourd silence. Ni berger, ni agriculteur, ni bétail ! Les Crétois auraient-ils peur de ces lieux maudits laissés sans héritiers ?

Le port est toujours là, pourtant. A 500 mètres dans les terres et à 8 mètres au-dessus du niveau marin, gisant comme une charogne le ventre à l’air, parmi les lentisques et les chardons. Dans les bassins où tant de navires dansèrent sur les amarres, des lapins de garenne ont creusé des galeries parmi les coquillages desséchés. Sur une colline, d’étranges blocs monolithiques, qui furent peut-être des dieux, montent une garde rigide. Voici Phalasarna, qui fut assez riche d’hommes et d’argent pour battre monnaie, fournir trois mille guerriers. Et susciter la convoitise. » Freddy Tondeur (Crète, Île des Dieux)

Menu de gala

 »-. Le chef de l’hôtel de la Paix s’était surpassé pour les quarante invités de la bonne ville de Genève. Charles fit honneur au menu, qu’il se promit de montrer chez lui.

Potage bisque aux quenelles, Truite sauce genevoise, Filet de boeuf à la bordelaise, Suprême de poulet de grain à la pré vert, Côtelettes de chevreuil à la Darmaniac, Galantine de chapon aux truffes.

Punch à la romaine, Haricots à l’anglaise, Perdreaux flanqués de cailles, Jambon d’York à la gelée.

Pudding Nesselrode, Bombes à l’américaine sur socle, Biscuits montés, Dessert.

Ce festin, digne de Pantagruel et arrosé des meilleurs vins, fut apprécié des diplomates et de leurs conseils. Charles fit remarquer à son voisin, un Français, -que le menu reflétait assez bien le jugement des arbitres, les haricots étaient à l’anglaise et la bombe à l’américaine… » Maurice Denuzière (Fausse-Rivière)

Terre ! Terre à tribord !

 »-. Les premiers jours de la traversée furent sans histoire. Avec une astrolabe qu’il avait fait venir du Portugal, pays de hardis navigateurs, Christophe Colomb faisait le point matin et soir. Il avait soin d’annoncer à ses matelots un chemin inférieur à celui qu’on avait réellement parcouru, afin qu’ils ne fussent pas effrayés si le voyage venait à se prolonger.

Au matin du 16 septembre, les équipages s’étaient alarmés de voir les navires flotter au sein d’une mer d’herbes. C’était la mer des Sargasses. A mesure que les semaines s’écoulaient, la terreur l’emportait sur l’espoir. Plusieurs fois on crut voir la terre. Un soir, l’Amiral signala qu’il apercevait une lumière à l’horizon. -. On doublera les guetteurs dans les hunes. Et qu’on se souvienne que le Roi a promis une pension à vie au premier qui signalerait la terre-.

A peine le soleil du 12 juin 1492 avait-il jailli de l’horizon qu’à bord de la Pinta un cri éclata dans le nid de pie d’artimon. Dans son tonneau, l’homme de hune hurlait et se démenait :- Terre ! Terre à tribord ! » G. Raimond