Le télégramme qui vient de Chine

 »-. Talent Courageux se saisit de l’enveloppe que sa logeuse lui tendait, et la mit dans sa poche. -. N’allez-vous pas la lire ?-. Je sais déjà ce qu’il y a dedans -. Pas de mauvaises nouvelles, j’espère -. Rien d’imprévu, merci de m’avoir attendu -. Allez-vous tout à fait bien, Monsieur Chang ?-. Oui, très bien, merci-. Il monta lentement à sa chambre, au troisième étage. Excepté son bureau, près de la fenêtre, encore éclairé par la faible lueur du ☀️ couchant, la chambre était dans l’ombre. Pendant longtemps, il regarda l’enveloppe. Il s’était passé sept ans depuis qu’il avait dit adieu à son père. Maintenant, il ne le reverrait plus.

35x35cm  » Le phénix porte-bonheur  », vendu

Cette perte était attendue. Il avait lui-même affectueusement offert à son père, au soixantième anniversaire du Vénérable, le cercueil massif en bois venu des forêts de Liu Chow. Depuis longtemps, les 👗 funéraires étaient prêtes, tissées exclusivement par des femmes doublement bénies par la perfection de leur broderie, et par le bonheur d’avoir leurs père, mari et fils en vie. Et le Vénérable, après mûre délibération, s’était choisi un 💷 favori d’odes, pour l’emporter au-delà des Sources Jaunes. Privilégié à la naissance par son nom et par son clan, il avait vécu harmonieusement. Un fils ne peut demander plus. Talent Courageux était prêt à conduire son deuil. Ouvrant l’enveloppe, il lut. -. Le Vénérable chevauche la cigogne-. Il n’y avait pas de temps à perdre. Il fallait qu’il soit à Sou- Tcheou avant le quarante-neuvième jour. Il devait partir de New-York aussitôt que possible. » Bette Bao Lord (🌙 de printemps)

Voyage dans la 🌃 des gens

 »-. Il jaillissait d’un mur à l’autre, à travers les rues sans 🌙, se laissait emporter par son élan à travers les pièces éclairées et les pièces obscures. Dans les appartements à tapis de laine et rideaux de soie, il vit des spectres en déshabillés de satin quitter leur beauté devant la glace, se coucher avec des ventres en plus et des boues sur le visage. Dans les grandes casernes de briques où sont les pauvres, les mères de famille harassées comptaient les pommes de terre, et coupaient en feuilles transparentes le 🍞 du lendemain.

Chez les bourgeois et chez les misérables, il retrouvait la même fatigue. Hommes et femmes, du même geste las, éteignaient la dernière lampe et s’étalaient dans la 🌃. La résignation au gagne- 🍞, à la richesse, à la misère, aux jours perdus, au temps trop court, aux espoirs vagues, aux femmes, aux maris, aux patrons, aux plaisirs, à la peine, écrasait de son poids ces millions de corps allongés, qui ronflaient, grinçaient, gémissaient, se recroquevillaient, se détendaient, en poses grotesques, sans parvenir à trouver, pour une seconde, la ☮️. Il découvrait l’humanité. Il se passionnait à son voyage, se penchait sur les hommes, ses frères. Il trouvait parfois, dans la crasse d’un taudis, ou la luxueuse froideur d’un berceau de riche, le visage paisible d’un enfant. Il s’attardait sur ce miracle, se demandait comment une si belle promesse pouvait pareillement faiblir. » René Barjavel (Le voyageur imprudent)

La Martinique était l’île du Sucre

 »-. Le Sucre, c’étaient des contremaîtres en pantalons de nankin avec des jaquettes, des panamas immenses, grands comme des roues de charrette, et de longs fouets en peau de 🐍, qui commandaient des files d’esclaves courbés vers la terre. Le Sucre, c’étaient des champs de cannes plantées dans des marécages, moissonnées avec des machettes à l’éclat malveillant.

Projet Viens chez moi j’habite chez une copine

Le Sucre, c’étaient des chaudrons en cuivre où un homme aurait pu tomber, dans la chaleur infernale de la raffinerie. Le Sucre, c’était l’odeur fétide de la canne brute qui imprégnait la peau et les vêtements et planait comme un gaz écoeurant au-dessus de la plantation. Le Sucre n’était pas facile à cultiver. Il exigeait de l’exactitude, de la précision, de basses plaines, un sol riche, une chaleur tropicale, une grande humidité et un ☀️ ardent. » Barbara Chase-Riboud (La Grande Sultane)

Qu’est-ce que l’âme ?

 »-. Nous avons défini, en termes généraux, ce qu’est l’âme. Elle est une substance au sens de la forme. Supposons par exemple qu’un instrument tel que la hache fut un corps naturel, son tranchant serait sa substance, et ce serait son âme. Car si la substance était séparée de la hache, il n’y aurait plus de hache, sinon par homonymie. Mais, en réalité, ce n’est qu’une hache. Appliquons maintenant ce que nous venons de dire aux parties du corps vivant. Si l’oeil, en effet, était un animal, la vue serait son âme, car c’est là la substance formelle de l’oeil.

Projet Miro, oeil-de-Miro
Projet 🎏 d’avril, œil-de-poisson

Or l’oeil est la matière de la vue, et, la vue venant à faire défaut, il n’y a plus d’œil, sinon par homonymie, comme un oeil de pierre, ou un oeil dessiné. L’âme n’est donc pas séparable du corps, tout au moins certaines parties de l’âme. Pour l’instant, contentons-nous de dire que l’âme est le principe des fonctions définies par les facultés motrice, sensitive, dianoétique, et par le mouvement. Mais chacune de ces facultés est-elle une âme, et si elle en est une partie, l’est-elle de façon à n’être séparable que logiquement ? Ce qui se passe dans le cas des plantes, dont certaines, une fois divisées, continuent manifestement à vivre, nous le voyons se produire aussi chez les insectes qui ont été segmentés. Et chacun des segments possède la sensation et le mouvement local. » Aristote (De l’âme)

50x50cm  »Germination  »
60x80cm  »L’origine des espèces  », vendu

Mon conseil. Ah ! Je vous ai gâtés, mes amis, avec un extrait du grand maître du genre, extrait copieusement hermétique, pour moi comme peut-être pour vous, bien que fort bien documenté. Bonne nouvelle, la suite nous réconcilie avec la pensée philosophique à portée humaine. Car Aristote nous le précise. -. Mais, en ce qui touche l’intellect et la faculté théorétique, rien n’est encore évident. Pourtant, il semble bien que ce soit un genre de l’âme tout à fait différent, et que seul il puisse être séparé du corps, comme l’éternel, du corruptible-. Ouf, j’ai (presque) tout compris. Sauvée !

Diamètre 50cm  » J’ai vendu ton âme au 😈 »
50x50cm  » Autoportrait de l’âme  »

Ventre affamé

 »-. Le mauvais sort s’acharnait sur la petite colonie. Après quelques mois de répit, on vit pointer à l’horizon un essaim de grand-voiles, c’était la flotte de don Frederico de Tolède, trente-cinq galions et quatorze navires marchands, armés en guerre. Vainqueurs, les Espagnols s’empressèrent de chasser les colons. La rage et la douleur au ❤️, leur chef Belain embarqua tant bien que mal son petit troupeau sur les deux ⛵ qui restaient, et les exilés cherchèrent refuge dans les 🏝️ voisines. Les Indiens les chassèrent à leur tour. Après des semaines de navigation, dévorés par la faim, ils prirent le parti de retourner à Saint-Christophe, prêts à mourir pour récupérer leurs terres. Une bonne surprise les attendaient, les Espagnols avaient disparu, il leur arrivait de conquérir les Îles 🏝️ par caprice, puis de les abandonner.

Projet 🎏 d’avril, le ⛵🐟

Une fois de plus, les 🏡 avaient été détruites, les champs dévastés. Une fois de plus, les habitants rebâtirent. Mais, contre l’opinion de Belain, ils se crurent avisés en plantant seulement du pétun. Ils avaient eu vent d’une loi passée à Paris, qui taxait le tabac à trente sous la livre, à l’exception de celui qui était importé de Saint-Christophe et des autres îles de la Compagnie. Les colons crurent leur fortune faite, au bout de quelques mois, il fallut déchanter. Ils n’avaient plus rien à manger. Fort heureusement, un ⛵ hollandais vint à croiser dans les parages. Il était chargé de denrées, qu’il troqua contre du pétun. C’était voler la Compagnie ! -. Ventre affamé n’a point d’oreilles. Dites à Son Eminence qu’il en coûte parfois de l’oublier!Marie-Reine de Jahan (L’or des îles)

Mordue par un 🐺 !

 »-. Les bois étaient plongés dans les ténèbres et l’on ne distinguait plus l’entrée du chemin, gommée par le brouillard. Tita se mit à marcher. Le froid l’engourdissait, mais une fièvre de peur courait sous sa peau. Le silence même était menaçant. D’un pas titubant, elle atteignit la lisière à l’aveuglette, où son premier instinct fut de vérifier que le manoir était toujours derrière elle, et toujours visible la lumière du salon. La gorge sèche, elle hasarda son regard au milieu des 🌲 fondus par la brume, et l’épouvante commença. Les yeux des 🐺 luisaient, s’éteignaient, des ombres étaient tapies dans les ombres, les fougères à tête de 🐺 bougeaient, des cagoules et des ailes noires se frôlaient par intermittence, la frôlaient, elle était guettée par la 🌃. Les pattes velues, les ongles, les crocs des bêtes silencieuses allaient bientôt la déchirer.

50x50cm, sur panneau de bois,  » Sortilèges dans les bois retaillons », galerie La vie rêvée des 🌲

Elle se retourna, la lumière avait disparu. La panique s’empara d’elle. Et Tita prit ses jambes à son cou sans rien voir, galopa jusqu’au manoir à perdre haleine, pour s’apercevoir à l’arrivée que le salon était toujours éclairé. Se cherchant un prétexte avant d’entrer, elle retroussa la manche de son chandail et se mordit si fort qu’elle faillit tourner de l’oeil, pas loin d’imaginer qu’un vrai 🐺 lui avait bel et bien planté ses crocs dans la chair. Elle se glissa dans la 🏡, vit le couvert déjà dressé pour le dîner, ne rencontra personne et monta directement chez Zénia. -. Tu pourrais frapper. Qu’est-ce que j’ai eu peur !-. Regarde, Zézé, il m’a mordue -. Qui t’a mordue ?-. Le 🐺…  » Yann Queffelec (La femme sous horizon)

Tchou Tchou !

 »-. Dis-moi combien de temps encore le voyage va durer ?-. S’il n’y a pas de bandits sur la route, de suicidés ou de paysans endormis sur la voie, nous serons à Sou-Tcheou dans une heure environ -. Pourquoi parler de suicidés, pourquoi des gens du train voudraient se suicider ?-. Pas dans le train, mais sur sa route. La fin de l’année approche, il faut payer ses dettes, faire ses comptes. Mais beaucoup de pauvres gens ne peuvent pas payer leurs dettes, ils ne peuvent pas vivre avec ce déshonneur, mais ils ne peuvent pas se permettre de mourir décemment. Alors, ils se tuent près de la voie, sachant que la compagnie des chemins de fer paiera cercueils et enterrements plutôt que de laisser leurs corps pourrir en vue de tous les voyageurs -.

40x40cm  »Le petit train jaune »

Mère, si les compagnies payent pour ça, pourquoi ne donnent-elles pas tout simplement l’💰aux gens ? Alors, ils pourraient payer leurs dettes, et personne n’aurait besoin de mourir-. Ce n’est pas si simple, Jade Lustrée. Parce que c’est ainsi, ma fille. Depuis qu’il a des hommes sur terre, il y en a qui possèdent plus que d’autres. Certains prêtent, et d’autres empruntent, et il en sera ainsi pour l’éternité. C’est le Sage lui-même qui nous a enseigné qu’il est plus facile de déplacer les 🗻 que de changer le ❤️ des hommes -. Mère, c’est peut-être difficile, mais je ferai les deux. Je le ferai -. Sans attendre de réponse, elle se tourna de nouveau vers la vitre. » Bette Bao Lord (🌙 de printemps)

Le charme discret de la peau de léopard

Non contents de nous faire mille misères au quotidien, voilà que les dirigeants et autres membres du gouvernement de notre beau pays France ont inventé le concept de la peau de léopard. – L’énergie viendra à manquer, mes chers concitoyens, attendez-vous à des délestages et autres coupures de courant. Voilà certes qui ne vous facilitera pas la vie, mais palliera au mieux, pour ne pas dire au pire, à notre manque de discernement, d’anticipation et, osons lâcher le mot et faire ainsi notre autocritique, d’envergure politique. Soixante pour cent d’entre vous seront concernés, selon une carte de l’hexagone où les taches, semblables à la fourrure dudit félin, abonderont, ou pas, votre desserte électrique. Joyeux Noël et bonnes fêtes, après, ou peut-être avant, on coupe !-

Aïe, je crains le pire. Mon modeste village, bucoliquement éloigné des métropoles, sera sans doute parmi les premiers concernés, sachant que les habitants desdites Métropoles, non seulement obtiennent en 🎁 de Noël la promesse qui n’engage à rien de se voir dotés à terme d’un R.E. R fonctionnant probablement à l’eau de pluie, mais ne seront guère déconnectés du réseau électrique, ce qui impacterait leur vie économique et citoyenne. Le charme exotique du léopard, avec bougies et col roulé à l’appui, ce sera pour les territoires ruraux, déjà bien déshérités… Le léopard, tapi dans la jungle et guettant sa proie, a déjà vendu son âme au 😈, et sa peau tachetée à nos élites.

50x50cm  »Trophée de chasse  », galerie Bestiaire

Mon conseil. – Vous aimez, tout comme moi, la lecture ? Il est encore temps de modifier votre liste de 🎁 à Père Noël. Faites -vous donc offrir, en lieu et place de la 💍en 💎 pour vous Mesdames , ou du 💻 pour vous Messieurs, dûment escomptés, une lampe frontale à manivelle. Vous bouquinerez au chaud sous votre couette au clair de 🌙. – Faites également, tout comme moi, provisions de lampes torches et d’allumettes, et n’oubliez pas votre bonne humeur, ni votre sens de l’humour. Léopard vous salue bien !

Escapade en couleurs et odeurs

 »-. La ville entière était éveillée et fêtait joyeusement la déesse de la Richesse et de la Prospérité qui, ce jour-là, visitait chaque foyer. Les rues avaient été soigneusement nettoyées et balayées, ce qui les changeait considérablement de leur aspect habituel. Devant les 🏡, sur les façades éclairées par les petites lampes de terre cuite, des poudres de toutes les couleurs dessinaient les motifs les plus divers. Au bazar, généralement désert la 🌃, la plus grande animation régnait. Chaque boutique avait été transformée en salon de réception grâce à de riches tentures de soie pendues aux murs, de somptueux tapis jetés sur le sol, et des lustres en verre de Bohême suspendus au plafond. Les propriétaires y recevaient leurs familles et voisins, on mangeait, on buvait, on se montrait joyeux. Le bazar entier scintillait de lumières et résonnait de la musique entraînante que les orchestres jouaient aux carrefours.

50x70cm  »Le bouquet de couleurs  », vendu, galerie Dîtes-le avec des fleurs

Serrés l’un contre l’autre, la Rani et Roger se laissaient porter par la foule qui circulait dans les ruelles. Il remarqua que la Rani avait utilisé un parfum différent de son mélange habituel. Elle lui expliqua que, selon l’usage, elle s’était fait frictionner ce jour-là avec une mixture de sable, de bois de santal et d’herbes odoriférantes, afin d’être débarrassée de la moindre impureté. Rani éprouvait une joie enfantine de cette escapade, et Roger se laissait griser par les couleurs, les odeurs et les mouvements du bazar, qui lui étaient devenus une sorte de drogue. » Michel de Grèce (La femme sacrée)

Ma Douce terre

 »-. La population du globe s’est multipliée, elle a modifié son habitat selon le même principe de justice. Attaqués par une formidable main-d’œuvre, les 🗻 ont été rasées, les océans comblés, les fleuves enterrés, les terres nivelées. Au circuit extérieur de l’eau pluie-rivière-mer-nuage-pluie, a succédé une circulation interne. Les ruisseaux et les fleuves courent à l’intérieur du globe, en un mouvement perpétuel entretenu par les différences de température du sous-sol. Des canaux creusés de ✋ d’homme irriguent par-dessous les prés et les vergers, donnent à l’air, par l’intermédiaire des plantes, l’humidité nécessaire à la vie, transportent la chaleur du 🔥 central vers les pôles et l’hémisphère menacé par l’hiver.

60x60cm  »La planète brûle, nous regardons ailleurs  »

Ainsi se trouve abolie cette inégalité naturelle qui faisait bénéficier un Européen du Sud d’un climat tempéré, alors que son frère Esquimau, né égal en droits, subissait les rigueurs du froid. Notre terre n’est plus reconnaissable. Toute plate, toute tiède, elle n’offrirait aucun attrait au touriste. Mais il n’y a plus de touriste, plus d’oisif, plus d’homme qui profite égoïstement du travail des autres et passe son temps à son plaisir. Chacun travaille pour tous, et tous travaillent pour chacun sur, ou sous, un sol dépourvu de pittoresque. Plus d’orages, plus de cascades, plus de 🗻 altières, plus de coteaux modérés. La plaine partout. Le ☀️ toujours. » René Barjavel (Le voyageur imprudent)