C’est l’histoire d’un loup, d’une chèvre, d’un chou

Un batelier avait un loup, une chèvre et un chou à passer une rivière. S’il avait passé le chou, le loup aurait mangé la chèvre. S’il avait passé le loup, la chèvre aurait mangé le chou. Comment faire ?

-. Il passa la chèvre d’abord, et le loup, bien sûr, ne mangea pas le chou. Puis il passa le loup. Et de deux ! Mais ce n’était pas tout, il rapporta la chèvre en revenant chercher le chou, et jamais la chèvre ne se trouva seule avec le loup. Puis il repassa le chou. Puis la chèvre.-

En des temps pas si lointains, les ponts étaient rares. Les voyageurs avaient, moyennant quelques piécettes, recours aux bateliers pour traverser les rivières, ainsi que les profonds estuaires qu’agitaient flux et reflux. Le passeur était craint du fait de son ambivalence ‘‘entre les deux rives ». Circonstance aggravante, il était soupçonné de participer nuitamment au transport des âmes des défunts.

30x40cm  Vendu
30x40cm « L’Entre Deux-Rives » Vendu (Chemins de spiritualité)

La solitude d’une petite fille, un soir d’orage

 »-. Sylvie observait la cour, sous la pluie. Un instant, elle resta étonnée devant ce désert de pavés noirs et mouillés. Puis, les épaules rondes, se précipita vers la niche, empoigna Toby par son collier, le tira dehors. Inquiet, il se laissa traîner, le cou tordu, les jarrets pliés, l’arrière-train fautif, rasant la terre. Elle l’encourageait dans un chuchotement. -. Allons, viens, viens, mon Toby, viens vite!-

La pluie lui trempait les cheveux et coulait dans son dos. Elle grelottait de froid. Une fois revenue dans sa chambre, elle se glissa au fond du lit, frissonnante, fit monter le chien à côté d’elle et rabattit la couverture. L’orage continuait, avec ses coups de canon et ses lueurs spasmodiques, mais elle avait moins peur. De tous ses muscles, elle serrait Toby contre sa poitrine. Il était chaud, il sentait fort le pelage mouillé, la paille. Il était vivant, il l’aimait, il la comprenait. Elle le couvrit de baisers. La truffe froide et humide respirait contre sa joue.

Elle lui parlait à voix basse : -. Mon petit Toby, à moi… Personne ne nous séparera jamais… Si nous sommes trop malheureux ici, nous nous en irons tous les deux…– Les pleurs l’étranglaient. Elle respirait par saccades. Et Toby léchait les larmes sur ses joues. » Henri Troyat (Viou)

Les murailles de Barbe-Bleue

 »-. En juin 451, Attila, qui a évité Paris, vient faire le siège d’Orléans. Le pont sur la Loire, protégé par la lourde enceinte de la cité, représente pour lui l’indispensable verrou qui lui permettra le franchissement du fleuve, et lui permettra de passer dans la Gaule du Sud. Le roi des Huns attaque la muraille à grands coups de bélier. La ville est encerclée. Un vieillard de quatre-vingt seize ans, l’évêque Aignan, appelle les citadins à la résistance. Résistance bien passive, à vrai dire, puisque le prélat se contente de leur faire chanter des psaumes et grimpe sur la muraille afin d’observer l’horizon. –Vois-tu quelque chose ? Oui, il y a là-bas comme une nuée poudreuse…- A l’aube, des armées surgissent des trois côtés, du sud-ouest arrivent les Wisigoths, du sud-est les troupes d’Etius, du nord se précipitent les Francs. Les Huns tournent casaque, abandonnent leur butin et décampent.

Barbe-Bleu, le conte populaire retranscrit par Charles Perrault, a puisé sa plus célèbre réplique dans la légende née de la victoire d’ Orléans : -. Agne, mon frère Agne, ne vois-tu rien venir ? Demandaient les habitants à leur évêque grimpé sur la muraille. -. Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Demande l’épouse qui attend l’intervention de ses frères pour la débarrasser d’un mari décidé à l’égorger. Ces murailles sur lesquelles guettait Saint- Aignan, on en trouve encore des traces à Orléans. » Lorant Deutsch (Hexagone)

Encadrer, ou pas… Telle est la question

Par goût, par économie, par manque d’intérêt, je n’encadre pas mes toiles. Suivant en cela une tendance qui se généralise chez nombre de mes ami(e)s peintres. La règle induit bien entendu des exceptions…

Cette tendance, je l’exprime et l’explique à l’envi dans l’Atelier du Jeudi, à la grande surprise des débutants. En y ajoutant son corollaire, il convient de peindre soigneusement les quatre tranches de la toile, en faisant glisser le pinceau sur l’arête. Le plus souvent en noir, pour plus de caractère.

. Mais pourquoi, Christine, puisque cela ne se voit pas. -. Erreur, il suffit de s’éloigner de quelques pas pour constater que  »cela » se voit. La tranche ainsi peinte  »cerne » imperceptiblement l’oeuvre, elle la souligne, elle la met en valeur,elle est indispensable pour un rendu  »fini ». C’est là une opération délicate, qui fait très peur aux débutants, lesquels redoutent de  »déborder ». Pas de panique, un coup de pinceau malencontreux s’efface d’un coup de chiffon bien placé, pour peu que l’on intervienne rapidement… et subtilement.

Mon conseil.  – La question ne se pose pas bien entendu, pour les techniques sur support papier, telles le pastel, l’aquarelle, la gouache, l’encre, les crayons de couleur. Là, on ne fera pas l’économie d’un dispositif d’encadrement. Il est alors recommandé d’en soigner le look, car il devient alors partie intrinsèque de l’oeuvre…

 » Série Serial Cui-Cui » (acrylique et collage) dans mon salon. -Il m’arrive d’encadrer, lorsque l’opportunité met sur mon chemin le matériel adéquat… ici, ce fut un lot acheté à petit prix dans une solderie-

Les quatre saisons des dictons

-Au jour de l’an, les jours croissent d’un repas du coq.-

-Quand la Chandeleur est claire, l’ours sort de sa tanière, fait trois bonds, se lèche la patte et se renferme pendant quarante jours encore. -Pour la Saint- Blaise, le froid monte sur l’âne.

-Poireau, figue et sermon, à Paques, ne sont plus de saison. -Avril froid donne pain et vin, si mai est froid, il moissonne tout.

-Pour la Sainte-Madeleine, les noix sont pleines. -Au mois de juillet, ni femme ni choux, car ils sont aussi épuisants l’un que l’autre. -Àu mois de septembre, la lampe à queue est à suspendre.

-A la Saint-Michel, les figues sont pour les oiseaux. -A la Saint -Martin, remplis tes tonneaux et bouche ton vin. -A Noel avec tes parents, à Paques avec ton curé.

Mystère… et boules de feu

« Oui, les mystérieuses boules de feu volantes, ça n’existe pas. Je rêvais. Mais d’autres aussi aussi rêvaient, que je ne connaissais pas. Ce devait être un soir fou.

A Canari, une bonne dizaine de Corses attablés devant leur pastis interrompirent leurs conversations, soudain, pour regarder, dans le ciel, une boule de feu qui roulait vers le nord. Qu’à Ajaccio, également, des promeneurs s’esbaudissent du même phénomène, cela relevait de l’hallucination collective locale. Et à Genève, à Montreux, d’autres rêveurs levaient la tête vers une roue de flammes fendant résolument les espaces. Une roue qui filait plein sud.

A la gendarmerie de Sisteron, le téléphone sonnait. Plusieurs personnes signalaient un incendie du côté de Saint-Giniez, plus haut, vers l’aride sommet de la montagne déserte et enneigée. Invraisemblable. Pourtant, les gendarmes ne se dérangèrent pas pour rien. Sous la neige, le feu dévorait les broussailles.

La presse locale rendit compte de l’événement, sur quatre colonnes, avec les précautions d’usage. Dans les rédactions parisiennes, on n’accorda pas trois lignes à la dépêche. L’observatoire de Saint-Michel-de-Provence confirma le phénomène sans l’expliquer. La télévision réunit des spécialistes pour une émission exceptionnelle. Au terme de leur discussion d’une heure, le mystère restait entier. Et moi, j’entendais le rire de Jules. » Hélène Tournaire ( Jules Empaillé)

La fausse note du professeur Dédé

 »-. Tout cela, tout cela, proclama le professeur Dédé, c’est de la crotte de bique à côté de mon cher petit perce-oreille. C’est une petite boîte qui n’est pas si haute que ça, elle peut se fourrer partout, dans un accordéon si on est malin et que l’on sache s’y prendre… dans un orgue de Barbarie… dans tout ce qui chante… dans tout ce qui fait une fausse note.

Qu’y a-t-il, monsieur, de plus désagréable pour une oreille tant soit peu musicienne qu’une fausse note ? Il n’y a rien, rien. Avec mon cher petit perce-oreille, grâce au plus heureux dispositif électrique permettant des ondes nouvelles, beaucoup plus rapides et plus pénétrantes que les ondes hertziennes. Avec, dis-je, mon cher petit perce-oreille, je vrille la fausse note dans les méninges, je fais subir au cerveau qui s’attend normalement à une note normale un choc tel que l’auditeur tombe mort. Frappé, si j’ose dire, au moment même où l’onde armée de la fausse note pénètre furtive et rapide dans le limaçon. Tout cela tue les gens comme des mouches. Mais à leur place, je sais bien ce que je ferais dans une aussi grave circonstance… -. Quoi, quoi ? -. Je me mettrais du coton dans les oreilles.’‘Gaston Leroux (Le fauteuil hanté)

Rouge à lèvres brillant et ongles manucurés

Cette consoeur, je la croisais régulièrement lors des expositions, vernissages et manifestations artistiques. Toujours pimpante, mise en plis impeccable et rouge à lèvres brillant. Jusque-là, tout va bien… Sauf que ses ongles, parfaitement manucurés, m’interpellent…

Je ne me considère pas comme une souillon. Toutefois, mes mains, et surtout mes ongles, portent stigmates de ma coupable activité d’artiste-peintre. Je manie sans doute mon pinceau telle une truelle, avec éclaboussures et projections, cependant que la dame en question serait plus délicate, et surtout moins productive. L’affaire est mystérieuse, car nous ne sommes pas assez intimes pour que je l’approfondisse.

Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là, car elle pose les limites entre l’art (mot qui désigne le savoir-faire, la maîtrise technique, mais est réservé aujourd’hui à la création artistique ) et l’artisanat (travail manuel, dont l’activité consiste essentiellement en transformation de la nature). Ces définitions n’y sont pourtant que théoriques, tant nous connaissons tous des peintres dépourvus de créativité, de poésie, de vision. Et des ébénistes, vanneurs, forgerons et autres potiers dont les oeuvres inspirées nous laissent béats d’admiration. A chacun de choisir son camp. Mais après tout, faut -il vraiment choisir?

Mon conseil. -. Je ne sais pas travailler proprement, d’autant que je mets en synergie peinture, colle, papier, fanfreluches. Je me contente donc d’un seul nettoyage minutieux de mon atelier après chaque tableau. Puis, au suivant! -. J’utilise la peinture acrylique, dont les (quelques) tâches et coulures partent facilement au lavage,

50 x50 cm  »Palazzo ». -. Ce tableau volontairement structuré à grands coups de pinceau m’a valu, sitôt verni, une bonne séance de nettoyage des locaux … et un ou deux ongles cassés –

et ne me condamnent pas à vivre quotidiennement en blouse maculée . -. Étant plus malhabile, il est normal de se tâcher lorsque l’on débute. -. Puis, lorsque l’on progresse, il est tout aussi normal de se tâcher, le coup de pinceau devenant plus ample, plus projectif, moins restrictif, plus libre… et plus salissant.

A l’assaut du château

 » Le soleil qui vient de réapparaître court maintenant vers l’ouest. La première lézarde brutalement s’élargit, et messire Guy ordonne à chacun de rejoindre son poste. Alors, dans un moment de calme où, semble-t-il, le découragement s’empare de l’ennemi, toute la masse de pierre, d’un bloc, s’affaisse sur elle-même et vacille. Un instant, l’énormité s’immobilise et on croirait qu’elle s’enchâsse, mais elle se casse par le milieu, se disloque, puis s’écroule par pans en ébranlant le sol. Un brouillard de poussière s’élève aussitôt comme pour voiler la béance qui surgit.

On eût cru que le château tout entier rendait l’âme. Par miracle, la partie de la tour qui ferme la cour basse est demeurée intacte et privée seulement de son faîte. Les hommes se lancent en meute sur les décombres, mais l’ascension de la pierraille freine leur course. Des silhouettes isolées se découpent dans le vide et offrent aux archers des cibles idéales. Les flèches sifflent. Aucune ne se perd. Les premiers assaillants fauchés dans leur élan retombent sur ceux qui suivent. L’assaut se poursuit, prend de la force, s’épaissit, toute la troupe est là qui escalade les décombres. C’est un carnage. »  Dominique Desieux (La citadelle des brumes)

Les couleurs de la pampa

 »-. Nous découvrons un pays plat, dont l’horizon forme comme un cercle parfait de couleur bleue brumeuse, ou le dôme bleu cristal du ciel repose sur l’horizontale verte du monde. Vert à la fin de l’ automne, vert en hiver et au printemps, mais non point le vert de la pelouse, ou le vert des prés…

En certains endroits, aussi loin que porte le regard, on ne voit que de denses masses de carlines, ou artichauts sauvages, qui délimitent des pans de couleur d’un vert bleuté ou vert gris. Y fleurit, dans cette grande étendue verte, le chardon Marie géant, plante aux fleurs panachées vertes et blanches.- » W. H. Hudson, décrivant la pampa argentine, il y a plus d’un siècle