Résiliences

Le concept n’est pas de moi, mais d’un lecteur qui me fait régulièrement l’honneur de suivre mes chroniques. Je me permets d’utiliser la forme plurielle, cela ne sera pas de trop pour chasser les gros chagrins qui survolent notre siècle en escadrilles serrées. Et pour s’en guérir, peut-être, un jour…

Comme beaucoup d’entre vous, ma vie sociale, qui n’était déjà pas bien fournie car je suis une solitaire, s’est réduite comme peau de chagrin. Je ne sors plus, je ne chante plus, certes je peins mais je ne montre plus guère. Et l’on nous promet ( je dirais même l’on nous menace) des mesures sanitaires plus contraignantes encore qui, à supposer qu’elles nous sauvent la vie, nous rendront incultes, neurasthéniques, indifférents à autrui.

D’origine africaine, le sympathique et compatissant lecteur qui m’engage sur le chemin de résilience -il sera long, et j’ai déjà accompli un bon bout de mon chemin de vie- invoque  »les dieux africains qui ont plein de plans pour contrer les criquets’‘. Pour lui, pour vous, pour moi, résistons, agitons les tams-tams et les grigris. Faisons du bruit. Chassons les idées noires. Déconfinons dans notre tête. Résilions. Vivons.

Les petits plus du célibat

 »-. 1. On a toujours du temps à se consacrer. 2. -. On peut manger des chips au lit. 3. -. On n’est pas mariée à un salaud, ou à un monsieur qui ne fait pas tout à fait l’affaire. 4. On n’est pas obligée de récurer la baignoire chaque fois que l’on s’en sert. 5. -. On n’est pas obligée d’être bien sapée et de sentir bon vingt-quatre heures sur vingt-quatre. 6. -. On peut grossir si on veut. 7. On peut regarder Xena princesse guerrière sans que personne ne se moque de ses goûts populaires. 8. -. On peut regarder Tournez manège, idem. 9. -. On peut mettre le couteau à beurre dans le pot à confiture. 10.-. On peut, en cas de pénurie de petites culottes, en ressortir une sale du panier à linge. 11.-. On peut discuter à coeur ouvert avec ses appareils ménagers. 12.-. On peut dormir en travers du lit. 13.-. On peut tomber amoureuse. 14.-. Être célibataire, c’est très tendance.

-. Tu as raison, être femme et célibataire, c’est du dernier chic. On est des pionnières, répéta-t-elle, on n’a rien de désespéré. Simplement, on n’a aucun besoin d’un chevalier servant, parce qu’on est des femmes brillantes, indépendantes, professionnelles, qui ont tout ce qui leur faut dans la vie. –. Tout, sauf un mari et des enfants. » Isabel Wolf (Les tribulations de Tiffany Trott)

Enterrer la hache de guerre

 »-. La dernière et la plus importante des cérémonies observées par les Indiens, lorsqu’ils font la paix, est celle qui consiste à enterrer la hache de guerre. Lorsque les guerriers furent réunis pour cette cérémonie, un des chefs se leva et, après avoir témoigné de vifs regrets sur la trop courte durée de la dernière Paix, et après avoir exprimé le désir que celle-ci fût plus durable, il proposa d’arracher un grand chêne qui était devant eux. Et d’enterrer la hache sous ses racines, afin qu’elle y demeura dans un éternel repos.

Un autre chef dit que les arbres étaient exposés à être déracinée par les vents, qu’ils étaient au moins destinés à tomber de vieillesse. Et que, désirant qu’une paix perpétuelle fût établie entre eux et leurs anciens ennemis, il croyait qu’il valait mieux enterrer la hache sous la haute montagne qui était derrière les bois.

Un troisième chef se leva et parla ainsi à l’assemblée. –Quant à moi, je ne suis qu’un homme, je n’ai pas la force du Grand Esprit pour arracher les arbres des forêts, ni pour déplacer les montagnes, afin d’y enterrer la hache de guerre. Mais je propose de la jeter au milieu de ce lac profond, où aucun mortel ne pourra l’aller chercher. Et où elle restera ensevelie pour jamais. » Isaac Weld ( Voyage au Canada, publié en 1799)

Le trou de la peur

 »-. Les filles de la nuit sont sept. La septième est un garçon dont un œil s’est envolé…..-. C’est ici. Un trou noir s’ouvrait dans la paroi. Eg-Antouen y pénétra en se baissant. Nous le suivîmes. Les ténèbres s’emparèrent de nous.

Une flamme jaune. Eg-Antouen avait battu le briquet. Il mit le 🔥 à un tas d’herbes, près du seuil. D’abord, nous ne pûmes rien voir. La fumée nous aveuglait. Eg-Antouen était resté à côté de l’orifice de la grotte. Il s’était assis, et, plus calme que jamais, avait recommencé à tirer de sa pipe de longues bouffées grises.

Une lumière pétillante sortait maintenant des herbes embrasées. J’entrevis Morhange, il me parût extraordinairement pâle. Appuyé des deux ✋ à la muraille, il travaillait à déchiffrer un fatras de signes que je n’entrevoyais qu’à peine. Je crus voir néanmoins que ses ✋ tremblaient. …-. Diable, serait-il aussi mal en point que moi ?- Me dis-je, ressentant une peine de plus en plus grande à coordonner deux idées. Je l’entendis crier avec violence -. Mets-toi de côté. Laisse entrer l’air. Quelle fumée !– » Pierre Benoit (L’Atlantide)

Ah, qu’elle est triste, la culture !

Me disais-je malicieusement, et surtout tristement. Je m’étais rendue à une exposition de peinture, la première que je visite depuis de longs mois, faute d’occasions. Visite éclair presque en catimini en des lieux que je connais pourtant bien, masquée, désabusée, voilà pour l’ambiance. Quant au décor, cimaises dégarnies d’un bon tiers d’oeuvres, vernissage aux abonnés absents, public clairsemé et triste…

Est-ce le reflet d’une (triste) réalité, ou seulement l’effet de mon (triste) ressenti ? Le cœur y était d’autant moins que je viens d’annuler, pour diverses causes techniques aggravées par une évidente mauvaise volonté, l’exposition automnale que mon association de tutelle m’avait demandé d’organiser. Déjà reportée une première fois pour cause de confinement, quel bazar ! La culture, déjà parente pauvre de notre pauvre siècle, mal considérée, soumise à des intérêts mercantiles, se remettra-t-elle des mesures sanitaires qui la gangrènent et du mépris à peine déguisé de notre classe dirigeante ? Au secours, help !

Mon conseil. -Je suis une dame d’un certain âge, voire d’un âge certain. Je vois tout autour de moi s’écrouler mon petit monde artistique, en dépit de mon caractère optimiste, j’en viens donc à douter... -. Ce en quoi j’ai résolument tort, car il faut faire confiance aux jeunes artistes, ou tout du moins aux plus jeunes que moi, qui sauront bien, quant à eux, réinventer, résister, s’adapter, donner l’exemple. Ah, qu’elle est gaie, la culture, si l’on se projette vers des lendemains qui chantent !-. Bon récapitulons. D’abord, je pleurniche. Puis j’attends d’autrui la solution. Futée, Christine !

Petite partie de l’une de mes expositions, bucoliquement improvisée tout au long d’une palissade, par une belle journée de printemps… Le bon temps pour les artistes… Et les promeneurs. Mais c’était avant.

… Partir

 »-. Elle a commandé un taxi. Il sera en bas, lui a-t-on dit, dans un quart d’heure. Tout est à poste sur le palier. Et tout tient dans pas grand chose, trois valises, les 🎻 dans leurs étuis. On livrera le secrétaire, les deux chaises, quand elle connaîtra sa nouvelle adresse. Le propriétaire lui a remis sa caution.

Elle rend l’endroit comme elle l’a trouvé, vide, propre. Elle avait toujours imaginé pouvoir partir du jour au lendemain, sans regret, et ce n’était pas le cas. Elle a fermé à demi le volet, il rentre un rayon de soleil qui s’en va frapper les poutres, et caresser l’un des murs blancs.

J’étais bien ici, dit-elle, à haute voix, comme un remerciement à l’égard du lieu qui l’avait enclose et, elle ne s’en rend compte que maintenant, protégée mieux que nul autre. Elle se revoit, les soirs d’hiver alors qu’il fallait si froid dehors, pelotonnée dans ses oreillers, à lire des romans interminables et bons. Elle ne se souvient pas d’être arrivée ici, chaque fois qu’elle rentrait du travail, sans une sorte de soulagement. L’hostilité, comme la froidure, ne passait pas la porte. » Eric Holder (Mademoiselle Chambon)

Sweet home en forme de Tipi

 »-. Quoique les Indiens passent beaucoup de temps à leur toilette, ils ne prennent cependant aucune peine à embellir leurs habitations, qui sont vraiment misérables. Quelques-unes sont construites avec des souches, et à peu près de la même manière que les maisons ordinaires des Etats-Unis. Mais la plupart sont plus mobiles et faites avec de l’écorce.

La charpente de leurs huttes consiste en des poutres déliés, sur lesquelles ils fixent des morceaux d’écorce avec des filaments de jeunes arbres. Si l’ouvrage est bien fait, une telle demeure met parfaitement à l’abri des injures du temps. On donne aux huttes diverses formes. Quelques-unes ont de chaque côté, des murs et parois, des portes. Et une ouverture, pratiquée au milieu du toit, pour laisser échapper la fumée. Ces huttes sont très agréables en été, mais il est cruel de les habiter dans la partie la plus rigoureuse de l’hiver. On voit aussi des huttes indiennes de forme conique. Les Nandowessies vivent sous des tentes de peaux de bêtes. J’ai vu, dans l’île de Bois-Blanc, plusieurs familles d’Indiens, qui en avaient de toile, qu’ils avaient enlevé à l’armée du général Saint- Clair.

Plusieurs nations indiennes n’ont aucune résidence fixe. Elles se transportent d’un lieu à l’autre. Et dans la saison de la chasse, elles forment des camps dont les huttes peuvent à peine garantir de la neige ou de la pluie. La chasse commence ordinairement à la chute des feuilles, et finit à la fonte des neiges. » Isaac Weld (Voyage au Canada), publié en1799.

Le Rocher du Sel

 »-. Enfin, la montagne qu’ils espéraient atteindre depuis une semaine se dressa devant eux. Ils avaient gagné le faîte d’une simple ondulation du plateau derrière, s’étendait une dépression assez profonde et, au-delà de cette sebkha, un relief rocheux et tourmenté contrastait avec la nudité plane de la steppe qui venait de parcourir. Une roche semblant faite de pierres lunaires surplombait l’entrée d’une large gorge ascendante, sorte de grand col peu élevé permettant de traverser la montagne. Elle affectait, selon les éclairages, des formes différentes, tantôt cheval d’apocalypse, tantôt 🦁, tantôt sphinx ! Si Ahmed, la désignant du bout de sa cravache, dit à Aurélie : -. Le Rocher de Sel-.

Cette falaise peu prononcée, ce relief à vrai dire bancal, c’était la frange montagneuse qu’ils avaient mis tant de jours à atteindre. Maintenant qu’ils la touchaient du doigt, il ne s’agissait plus que d’un simple bord de faille, un relief d’une centaine de mètres à peine. -. Tout le désert est ainsi, ma colombe. Un pays où le rêve change les dimensions. Les montagnes qu’on voit d’aussi loin ne sont, lorsque l’on y arrive, que de simples mouvements de terrain. Par contre, les reliefs que nous verrons plus au sud, lorsque on les pénètre, se révèlent au voyageur comme un redoutable djebel. » Roger Frison-Roche (Djebel Amour)

Ouvrir la boîte de Pandore

Cette copine de longue date, récemment retraitée, a fort envie de me rejoindre à l’Atelier du Jeudi. Musicienne accomplie, poétesse à ses heures de mélancolie, mais parfaitement débutante dans l’art du dessin et de la peinture, elle hésite à sauter le pas…

… car elle sait bien la motivation, l’énergie, la somme de travail que réclame le fait de PEINDRE. Non point de prendre le pinceau pour barbouiller, ni d’apprendre le BaBa de cet art exigeant, je serai à ses côtés, elle le sait bien aussi… Mais voilà, -. Dis, Christine, PEINDRE, n’est-ce pas ouvrir la boîte de Pandore ?–. Certes, pour toi, cela sera, car je te connais bien. Lorsque tu t’impliques, tu ne fais rien à moitié, tu attends du résultat, et moi aussi.

C’est peut-être pour cela que ma copine ne rejoindra probablement pas l’atelier, ou plus tard. Il s’agit là d’un projet, d’un joli projet… Il faut toujours avoir des projets plein la tête.

Carton entoilé 25x25cm « Une fleur » – Ce modeste carton, exécuté en direct lors d’une animation « Peinture créative à l’usage des débutants », a fait mouche et donné envie de s’essayer à la peinture de façon ludique ! Reste à persister !-

Mon conseil. – Ami(e)s peintres en devenir, réfléchissez bien au temps, à l’énergie, aux déboires et aux coups de canif dans l’ego avant de briller dans les expositions de peinture ! Réfléchissez avant de prendre votre décision. Ou mieux, si vous en avez l’opportunité, faites donc un essai avec un peintre confirmé, pédagogue et de bonne volonté. -N’attendez pas, toutefois, de votre instructeur improvisé qu’il vous donne, sur une ou deux séances, un avis sur VOTRE TALENT. Travaillez d’abord ! – Ne réfléchissez pas trop longtemps. Le talent n’attend pas ! Action ! -. Si vous hésitez encore en dépit de mes conseils… c’est que vous n’êtes pas prêt !

Furie

 »-. Galopant vers la gauche dans une lueur souffrée d’ Apocalypse, la sorcière casquée, au nez pointu, crinière volante, étincelants yeux ronds d’oiseau, cou en corde et bouche vociférante, le sein aride sous la cuirasse, portait le fer à grande croix dans les campagnes fumantes. Peut-être par colère, peut-être par indignation.

Elle tenait encore son cabas de ménagère suspendu à son bras gauche. C’était la Dulle Griete. Marguerite. Margot la Folle. Margot l’Enragée, Margot, la guerre et la folie en une seule furie. Grouillaient autour de la ravageuse femelle efflanquée, les archers dans des chaudrons, les porteurs d’oriflammes peintes de raies mortes, les nains brandisseurs de masses d’armes, les singes lubriques levant les hallebardes. Les masques morbides, les poulpes humains à tête d’oiseau, les désentripailleurs, les lansquenets violeurs et les bourreaux, les accoucheurs de boules, doigts en crocs, arrachant les sexes.

Et dansaient en haut du mât de Cocagne tous les démons batraciens de la Saint-Jean, toutes les fureurs incarnées de l’équinoxe d’été, toute la folie du sablier renversé du plus long jour de l’année. » Armand Lanoux (Quand la mer se retire)