Le retable bleu et jaune

Parfois me prennent des crises de mysticisme. Qui perdurent plusieurs jours, ou plusieurs semaines. Je produis alors, en série, des scènes d’enfer ou de paradis, des pèlerinages, des chapelles, des vitraux, des processions. Le hasard m’a mis sur le chemin d’un fort joli retable d’époque Renaissance, qui, paraît-il, décrit une scène de crucifixion. Je dis bien paraît-il car la peinture, largement effacée et non encore restaurée -j’espère d’ailleurs qu’elle restera  »dans son jus » pour conserver tout son mystère- ne raconterait aucune histoire si elle n’était dotée d’un titre… -. Dis, Christine, je ne me rappelle plus très bien, c’est quoi exactement un retable ?- Une sculpture, ou une peinture, qui surmonte la table d’autel, on en trouve parfois de magnifiques spécimens dans de toutes petites églises…

-. Va pour la crucifixion, qu’il me convient d’inventer à mon gré, faute de données précises. Et c’est tant mieux, assorti à un vitrail qui le jouxte, le retable ne peut que se repeindre en jaune, couleur du ☀️, bleu, couleur du ciel. À réinventer des vestiges patrimoniaux, pourquoi ne pas leur attribuer les couleurs de la gaité, et surtout de l’espérance d’une vie meilleure dans l’au-delà ? Mon interprétation a fait réagir quelques grincheux, c’est bien, le mysticisme ne s’en porte que mieux !

50x40cm  » Le retable bleu et jaune », galerie Chemins de spiritualité

Mon conseil. -. Ce que l’oeil ne voit pas, et que donc la ✋ ne peut copier, l’imagination est à même de suppléer. C’est même pour cela que l’être humain, contrairement à l’animal et au végétal, en est doté. Il n’y a donc aucune raison de ne pas y faire appel, modérément, ou immodérément, selon sa nature profonde. Voilà qui est bien pratique pour l’artiste-peintre…

L’idéal poétique

 ». Prêtres, placez vos autels, élevez vos édifices au fond des forêts. Que les plaintes de vos victimes percent les ténèbres. Que vos scènes mystérieuses, thésurgiques, sanglantes, ne soient éclairées que de la lueur funeste des torches. La clarté est bonne pour convaincre, elle ne vaut rien pour émouvoir. La clarté, de quelque manière qu’on l’entende, nuit à l’enthousiasme.

50x50cm  » Promenade forestière », galerie La vie rêvée des 🌲

Poètes, parlez sans cesse d’éternité, d’infini, d’immensité, du temps, de l’espace, de la divinité, des tombeaux, des mânes, des enfers, d’un ciel obscur, des mers profondes, des forêts obscures, du tonnerre, des éclairs qui déchirent la 🌃. Soyez ténébreux. Les grands bruits ouïs au loin, la chute des eaux qu’on entend sans les voir, le silence, la solitude, le désert, les ruines, les cavernes, le bruit des 🥁 voilés, les coups de baguettes séparés par des intervalles, les coups d’une cloche interrompue et qui se font attendre. Le cri des 🐦 nocturnes, celui des bêtes féroces en hiver, pendant la 🌃, surtout s’il se mêle au murmure des vents, toute plainte qui cesse et qui reprend avec éclat et qui finit en s’éteignant. Il y a, dans toutes ces choses, je ne sais quoi de terrible, de grand, d’obscur. » Joseph Vernet, Salon de peinture, 1767

Il n’a pas tort !

 »-. J’étais un assez bon latiniste, car je parlais le provençal avec mon grand-père et mes amis du village de LaTreille, près d’Aubagne. Cette langue est beaucoup plus proche du latin que le français. Évidemment, bien des mots ont changé de forme au cours des siècles. Mais, à cette époque, qui n’est pourtant pas si lointaine, le peuple du Midi parlait encore la langue romane, la langue d’oc. La Provence était restée une colonie romaine, une terre d’immigration pour les Piémontais, les Lombards, les Napolitains. Et il y avait dans les écoles publiques beaucoup de petits garçons qui étaient les premiers de leur famille à savoir lire. Et à parler le français. Les élèves de mon père s’appelaient aussi Lombardo, Renieri, ou Socidatti.

Projet Viens chez moi j’habite chez une copine

Un jour, un petit garçon qui s’appelait Cacciabua, et dont le père était marbrier, ne vint pas en classe pendant toute une semaine. Son père l’avait emmené en Italie, pour y voir sa grand-mère. -. Je te crois, mais il faut que tu m’apportes un billet de tes parents, c’est le règlement-. L’après-midi, il remit à mon père une feuille de papier pliée en quatre, au milieu de la feuille, il n’y avait qu’un seul mot, écrit en lettres majuscules : NAPATOR. -. Qu’est-ce-que ça veut dire ?-. Que j’ai dit la vérité, et ça fait que je n’ai pas tort-. C’est parfait-. Cacciabua devint Napator, ce qui le fit bien rire. La gloire de son père n’était pas dans l’orthographe, mais s’épanouissait dans les fleurs de marbre qu’il ciselait sur les tombeaux. » Marcel Pagnol (Le temps des amours)

Les bijoux de famille

 »-. Très ponctuel, Mr Harrison sonna à la porte d’entrée à quatorze heures trente, et, à quatorze heures quarante-cinq, procéda à l’ouverture du coffre. Mr Harrison, ayant ouvert le coffre, prit délicatement entre ses ✋ gantées les coffrets de cuir rouge, les déposa sur le bureau et les ouvrit avec précaution. Puis il sortit de sa serviette une grande feuille de papier et énonça d’un ton monocorde. – Une rivière de diamants, deux colliers de perles fines, quatre bagues saphir, émeraude, rubis, diamant, une gourmette d’or fin, une parure de rubis, un diadème de diamants, quatre broches, trois paires de boucles d’oreilles. Tout est là, si vous voulez bien procéder à l’examen des bijoux…-

Projet 🎏 d’avril, le 🐟 qui portait bijoux

Chacun retint son souffle. Richard, Lydia, Phyllida et Elliott, qui jusqu’à ce jour n’avaient pas eu l’occasion de voir les bijoux, si ce n’est sur le portrait de leur aïeule, ouvraient de grands yeux éblouis. Grace, qui ne les avait pas vus depuis vingt ans, s’étonna de les retrouver dans tous leurs 🔥. L’expert, un petit homme fluet aux lunettes cerclées d’or, se pencha en avant, observa attentivement les bijoux qui étincelaient dans leurs écrins de velours noir. – Savez-vous que ces pièces sont des copies ?- » Patricia Wentworth (Au deuxième coup de minuit)

L’art subtil de la nouvelle

 »-. Quelques pages, souvent pimentées d’humour, suffisent en tout cas à chacun de ces orfèvres en l’art subtil de la nouvelle pour nous faire vivre d’autant plus intensément leurs récits, que tous sacrifient au rituel de la chute, surprenante, brutale, cinglante ou ironique. Genre littéraire exigeant, par sa brièveté même, rigueur de la composition, dépouillement de toute substance verbale inutile, jouissant ainsi, selon Charles Baudelaire des bénéfices éternels de la contrainte, la nouvelle est aujourd’hui en pleine renaissance. Sans doute parce qu’elle est en parfaite adéquation avec l’accélération de nos rythmes de vie, et les temps de lecture que l’on peut s’octroyer chaque jour. » Jean-Louis Berger-Bordes

40x50cm  »Le vitrail jaune et bleu »
Projet Viens chez moi j’habite chez une copine

Pourquoi cette analyse fine et subtile sur l’art d’écrire des nouvelles me fait-il penser, illico, à la peinture ? Car, dans toute production de l’artiste-peintre, du moins telle que je la conçois dans son amplitude et sa diversité, se côtoient petits et grands tableaux. Les grandes toiles sont des épopées, cependant que, par des dimensions plus réduites qui en contraignent forcément la composition et donc le sujet, les petites toiles sont des  »nouvelles » qui ponctuent d’un point d’exclamation (ou d’interrogation) la galerie de tout artiste qui se respecte…

Projet Viens chez moi j’habite chez une copine
30x40cm  » L’🐦 de mer »

Mon conseil. – . Tout comme l’amateur de lecture se garde bien de dédaigner l’art de la nouvelle, que l’artiste se garde bien d’ignorer l’art de la  »petite toile ». Lequel est distinct de celui de la miniature, qui réclame des spécificités techniques et artistiques différentes. La petite toile a une vie propre, une histoire courte, c’est un récit bref. N’oublions pas la recommandation d’André Gide. – La nouvelle est faite pour être lue d’un coup, en une fois-.

30x40cm  »Biche, oh ma biche »
30x30cm  » La 🏡 abandonnée »

Kurlik !

 »-. Il demeura immobile derrière son bureau. Kurlik ! Le vieux mot de l’argot de Smyrne, terme insultant que les marchands turcs et arméniens emploient pour désigner ceux qui se laissent gruger, tous ceux qui sont naïfs, crédules, confiants et, comme tels, méritent d’être exploités sans merci, retentit de tout son accent moqueur dans le silence de son cabinet. Kurlik ! Il avait été berné par un couple de Siciliens désargentés. Et il ne s’était trouvé personne parmi tous ceux qui se disaient ses amis pour lui révéler la supercherie.

25x30cm « Le ciel étoilé« , galerie Faussaire

Ils devaient bien rire derrière son dos, trop heureux de le voir tomber dans le panneau, de le voir en adoration devant l’oeuvre d’un faussaire, lui qui avait la réputation d’avoir l’oeil si sûr. Et qui ne transigeait jamais sur les questions d’authenticité… Le chef-d’œuvre de votre collection est un faux… En face de lui, une étude pour la Crucifixion de Tolède le nargua un instant de ses jaunes pâles et de ses verts profonds. Puis se brouilla, disparut, le laissa seul dans un monde méprisant et hostile qui ne l’avait jamais vraiment accepté, et ne voyait en lui qu’un parvenu qui avait trop l’habitude d’être exploité pour qu’on eût à se gêner avec lui… » Romain Gary (Le Faux)

Dans le brouillard écossais

 »-. Le brouillard cache toujours une clarté secrète. Hors des drames courants de la circulation, il peut produire des 👻, retenir un moment dérobé au temps, révéler une évidence autre que la pleine vision des alentours dilués. Ce soir-là, entre Perth et Inverness, la brume écossaise, ouate tendre, devint soudain si dense qu’une automobile aveugle dût se ranger, à tâtons, devant une auberge. Celle-ci, construction née de la 🌃 et du brouillard, apparut à point nommé aux voyageurs.

50x50cm  » 🏰 En Ecosse, avec 👻 », galerie La meilleure façon d’habiter

Suspendue à une potence de fer comme un pendu à son gibet, une enseigne découpée dans la tôle se balançait en grinçant au-dessus de la porte, vaguement éclairée. Elle représentait une chauve-souris aux ailes déployées, rouge aux yeux dorés. Le haut de la façade se perdait dans l’obscurité, le peu qu’on voyait paraissait boursouflé comme une vieille valise ayant beaucoup voyagé. On distinguait à peine, au-dessus de la porte, les mots The Red Bat à demi effacés. -. Je crois, Monsieur, que nous devrons passer la 🌃 ici- dit le chauffeur en livrée grise en se retournant vers le passager de la vieille Daimler. » Maurice Denuziere (Sacrée Barbara !)

Voyeur

 »-. Il lui fallut un moment pour accommoder sa vue. La première chose qu’il distingua fut le bas d’un meuble. Il était en acajou, et le bois luisait avec des reflets rougeâtres. Il pensa -. Un secrétaire Empire…-. puis -. Le parquet est luisant de cire-. Il vit aussi l’angle d’un tapis, celui-ci lui parut beau, riche. -. Un Boukhara ?-. Il y avait un fauteuil avec des pieds tournés, quelqu’un était assis là. Une femme, dont il voyait le bas de la 👗. Il fut surpris par la richesse du tissu. C’était une 👗 longue, d’un rouge cramoisi, brillant comme de la soie. Un peu plus haut, on voyait un bras, appuyé sur l’accoudoir du fauteuil. La manche était du même tissu rouge, et la ✋ qui en sortait était longue, fine, très blanche, fort belle, avec une bague où était enchâssée une améthyste.

Projet 🎏 d’avril, Oeil-de- 🐟

Il était certain, bien qu’il ne la vît pas, que la femme était elle aussi très belle. Tout, et d’abord la position de la ✋, abandonnée mais pas relâchée, donnait un sentiment de distinction, d’élégance. Il resta quelques secondes à contempler cette beauté qui évoquait le détail d’un tableau de Ingres, Madame Duvauçay, qu’il avait vu un jour au musée de Chantilly. Et qui l’avait frappé, parce que l’aristocratie du modèle avait été exprimée avec génie par le peintre. » Jean-Louis Magnon (Le Mas des Peurs)

Coup de blues et mauve à l’âme

Vous connaissez bien, nous connaissons tous, ces moments de découragement plus ou moins passagers qui nous étreignent, nous étouffent, alors que nous sommes dans le 🔥 de l’action. Ou plus exactement ces temps de mauve à l’âme qui suivent le 🔥 de l’action, lorsque la pression retombe et qu’il est déjà l’heure du bilan… Et action il y a, ma vie artistique est bien mouvementée par les temps qui courent, alors que je viens d’exposer en compagnie d’une douzaine d’artistes, dont les adhérents de L’Atelier du Jeudi.

Du vert, du bleu, du mauve…
De tout… et de rien

Il y a certes le surcroît de travail qu’impose ce genre d’événementiel, en amont, en aval, en accueil du public, et surtout en accomodements raisonnables. Car, l’ego des peintres, quelque soit leur niveau surtout s’il est médiocre, est bien connu et s’exerce notamment lorsqu’on se trouve en concurrence. Il faut donc naviguer entre susceptibilités des participants et réactions parfois déroutantes du public. Alors, pourquoi organiser à grand renfort d’énergie et de stress, une manifestation qui est d’abord artistique et non point commerciale ? Mon époux qui, dans le même temps, organisait, hasard du calendrier, une prestation de 🎣 à la truite, a fait le même constat, à quoi bon ? Le public est là, ou pas… Satisfait, ou pas… L’événement est très vite oublié, au suivant !

Un peu de supplément d’âme…
Voyages, voyages…

Mon conseil. – Le mauve à l’âme, le blues au ❤️, le découragement dans la tête, existent quelque soit l’évènement que l’on concocte. Raté ou réussi -et en l’occurrence l’exposition fut un succès, du moins pour moi-, ce temps d’intense préparation et présence sur le terrain laisse forcément un goût d’inachevé. Peut mieux faire… Et un espoir jamais satisfait, fera mieux la prochaine fois… Peut-être. Ou peut-être pas… D’ailleurs, y aura-t-il seulement une prochaine fois ?

On vous regarde, regardez-moi !
Deux tableaux seulement sont de ma ✋, devinez lesquels ? ;(Réponse 2 et 3……)

La reine du crime

 »-. Le plan de Sarah consistait à tuer Sylvester à force de bons petits plats, avec une certaine gentillesse en somme, avec le sens de son devoir d’épouse. Elle espérait qu’il serait victime d’une crise cardiaque. Tout se passa fort bien pour Sarah. Les gens dirent que, juste quelques semaines avant, ils avaient encore remarqué avec une agréable surprise la mine splendide de Sylvester, et ses joues bien roses, et tout et tout… Sarah reçut une somme rondelette de la compagnie d’assurances, sa pension de veuve, ainsi que des épanchements de sympathie attendrie de la part de toutes sortes de gens qui, pour la réconforter, lui affirmèrent qu’elle avait donné à Sylvester le meilleur d’elle-même. Qu’elle lui avait procuré un intérieur on ne peut plus agréable, qu’elle lui avait donné un fils, bref, qu’elle s’était dévouée à lui corps et âme, et qu’elle avait comblé sa trop brève existence de tout le bonheur possible.

50x50cm  »Avec le coeur et la ✋ », galerie Femmes, Femmes, Femmes

Personne ne déclara -. Quel crime parfait !-, ce que Sarah pensait en elle-même. Et, à présent, elle pouvait en rire sous cape. Désormais, il lui était permis de mener la vie d’une veuve joyeuse. En extorquant de petites faveurs à ses amants, toujours mine de rien bien entendu, il lui serait facile d’avoir un train de vie encore plus plaisant que du temps où Sylvester était là. Et elle pouvait toujours écrire Madame au bas de ses lettres. » Patricia Highsmith ( Toutes à tuer)