Fréhel, vu du large…

Les flèches de ton phare, Fréhel, sont trop loin pour m’atteindre. Je hurle au vent. Fréhel, tu peux faire briller tes lanternes ! Que m’importe tes flashs ! Transitaire enfin dans les déferlantes, je suis ! Je passe les caps sur le tranchant des vagues. -. Je danse, je plane, avec ma cargaison d’âmes…-

Les autres autour de moi… Et le vent, le vent qui geint comme une bête à l’agonie. Emporte -moi ! Plus loin, plus vite. Pas d’étoiles dans le ciel, seule la nuit écrasée par les trombes d’eau et la brume… La brume qui fait naître les spectres. – Venez ! Pauvres pêcheurs, venez ! En route pour le grand voyage ! Et vous qui regardez, écoutez-moi : -. Accourez, veuves, voici vos maris, voyez vos orphelins, voici vos pères. Entendez-les, leurs murmures et leurs prières. – Calme plat. Silence sur l’océan.

Enfin le scintillement des étoiles au ciel. Clignotements verts, rouges, bleus. Polychrome de la voûte. Et je vogue au-dessus des flots. Les noyés s’accrochent à la coque du navire, se laissant traîner comme des leurres. Avec de grands sourires pleins de dents. Et des orbites vides.

On a passé Fréhel. -. Je suis le dernier mort de l’année, capitaine de vaisseau vers le large. A moi, mes hommes ! – Lumière blanche. » Denis Flageul (Fantôme de mer)

Ruines

 »Avec une joie craintive, je m’attendais à voir une imposante résidence, ce fut une ruine noircie qui s’offrit à mes yeux.

Il n’était pas besoin de se tapir derrière un pilier, vraiment ! De jeter un coup d’oeil furtif sur les fenêtres à petits carreaux, craignant de découvrir derrière elles des manifestations de vie. Il n’était pas besoin de prêter l’oreille pour entendre les portes s’ouvrir, pour imaginer un bruit de pas sur la terrasse, ou sur l’allée sablée ! La pelouse, le parc, étaient piétinés, dévastés, le portail d’entrée n’était qu’un trou béant. La façade n’était plus, comme je l’avais vue une fois en rêve, qu’un pan de mur très haut, mince comme une coquille, d’aspect très fragile, troué de fenêtres sans vitres. Plus de toit, plus de créneaux, plus de cheminées, tout s’était effondré.

Partout régnait un silence de mort, partout la solitude, la désolation d’un désert. Rien d’étonnant à ce que les lettres adressées en ce lieu fussent restées sans réponse. Autant envoyer des épîtres dans un tombeau d’une nef d’église. La sinistre noirceur des pierres révélait quel avait été le sort du manoir, dont la destruction provenait d’un incendie. Quelle était l’histoire de ce désastre ? La maçonnerie, les marbres, les boiseries, étaient-ce là les seules pertes qu’il avait entraînées ? Avec le manoir, des vies humaines y avaient-elles sombré? Et, dans ce cas, lesquelles? Angoissante question à laquelle personne, ici, ne pouvait répondre, nul signe, nul témoignage, fussent-ils muets. » Jane Eyre (Charlotte Brontë)

30x40cm Chateau en ecosse

Occuper le terrain…et le tableau

Erreur de débutante... Mon élève, oubliant les consignes, a badigeonné sa toile d’une couche de fond trop foncée. La peinture acrylique ayant tendance à s’assombrir au séchage, le résultat n’est pas très heureux … Que faire?

-. Rassurer ma débutante. D’erreurs patentes, souvent, découlent des oeuvres réussies. Car il faut savoir se creuser la tête, et quitter le conformisme ambiant.

-. En l’état, je conseille à mon apprentie d’utiliser la quasi-totalité de la surface pour cadrer son dessin, une fleur en l’occurrence. Elle partira de la teinte initiale du tableau pour harmoniser un motif géant, quitte à revoir sa palette. C’est là une excellente occasion de se remettre en question, et de ne jamais tenir rien pour acquis, surtout dans un domaine artistique.

-. Le peu de surface restant, représentant le décor, sera éclairci au pinceau éventail, ou selon la technique du pointillisme, ou du collage, pour les plus hardi(e)s.

60 x60 cm  »La Fleur  », vendu (Galerie Dites-le avec des fleurs) -Un de mes tableaux préférés… Ni vu, ni connu, je t’embrouille…

Dé-confinement, ou dé-convenue ?

Nous apprenons, de la bouche même de notre exécutif que, s’il ne fût pas si facile de nous confiner, le plus dur reste à venir. Nous sortirions -j’emploie sciemment le conditionnel- par régions, par tranches d’âge, par utilité pour la collectivité et la vie économique. Dont acte…

Pourquoi ai-je le sentiment d’une belle embrouille ? Masquée ou démasquée ? Testée ou détestée ? Asphyxiée ou ventilée ? Car je coche toutes les cases : troisième âge, habitant une région relativement épargnée par la contagion, mais pas par le désert médical… Le plus grand danger du dé-confinement, ne serait -il pas le confinement lui-même ? Bien sûr, c’est une boutade, restez chez vous … et gardez le sens de l’humour pour la suite des événements!

Florence nocturne, paillarde et élégante

 »Malgré l’heure tardive, les rues étaient en fête, une fête en l’honneur du mariage de Ludovic le More, duc de Milan. Florence jubilait de sa modernité, flamboyait de son indépendance, exultait de sa liberté par tous ses ports. Maîtresse de l’Arno qui coulait en son sein, elle était joyau d’Italie, ouverte aux quatre vents de la création, de l’invention, de l’ambition et du pognon !

La piazza della signora, que nous pourrions habilement traduire par la place de la dame, et qui montre combien la femme était vénérée en ces temps d’émancipation intellectuelle, était pleine à craquer. Costumes chatoyants, foule hilare, cracheurs de sabre, danseurs de feu, avaleurs de cordes, joie lubrique dans les coins d’ombre et magnificence des sens dans la capitale du grand Laurent, du beau Laurent ! Laurent de Médicis, grande famille italienne avec ancêtres blasonnés et descendants à venir, du beau descendant, de la descendance d’élite…. un beau pedrigree !

Du haut de son balcon à frises florentines du palais Vecchio, aux côtés d’une courtisane frisée à balconnet florentin, l’homme d’état contemplait son heureuse population toute à sa liesse. Il ignorait, ce bon dictateur, cet actionnaire des joies de la Renaissance, cet amoureux des arts, des lettres et des pinceaux, ce défenseur du beau, il ignorait le laid et le sordide, l’ abject et le sale. Car il était naïf comme beaucoup de dirigeants qui vivent sur les balcons, trop loin du sol pour voir ce qui s’y passe. » Gordon Zola (The Dada deVinci Code)

Pourritures

 »-. Quand apparaissent des champignons vénéneux, quand les champs et les bois se couvrent de toiles d’araignées, que le bétail tombe malade ou même meurt au pré, de même que les bêtes sauvages dans les bois.  Quand le pain a tendance à moisir rapidement, quand on peut voir sur la neige des mouches, vers ou moustiques récemment éclos…
-. Et puis, quand les serpents, chauves-souris, blaireaux et tous les animaux qui vivent dans la profondeur des galeries souterraines sortent en masse dans les champs et abandonnent leur habitat naturel. Quand les plantes à fruits et les légumineuses se mettent à pourrir et à se remplir de vers…

-. Tels signes sont l’abondance extraordinaire des petits animaux, qui, s’engendrent de pourriture, comme sont puces, mouches, grenouilles, crapauds, vers, rats, et semblables, qui témoignent une grande corruption, et en l’air, et es humidité de la terre.  » Fred Vargas (Pars vite et reviens tard)

On a tous gardé notre âme d’enfant

-. Christine, dis-moi, ta peinture est naïve, fraîche, sans chichis. Comment fais-tu? -. J’ai gardé mon âme d’enfant. Toi aussi d’ailleurs! -. Allons donc ! -. Nous avons tous gardé notre âme d’enfant. D’aucuns la refoulent, les plus nombreux l’ignorent, peu d’entre nous la revendiquent.

. Christine, comment retrouver mon âme d’enfant, et la  »poser » sur ma toile ? -. Peindre pour toi, sans tenir compte du regard des  »autres ». Faire taire les critiques, ignorer les conseils (sauf les miens, bien sûr !). -. Opter pour des sujets qui te parlent, qui déclenchent des images mentales, qui te séduisent dans l’immédiateté.

-. D’accord, j’ai compris le principe. Mais mon âme d’enfant ne me parle toujours pas. -. Installe-toi sans stress et sans contrainte. Prépare quelques couleurs, vives, gaies, lumineuses. Choisis un sujet simplissime, un chat dans un champ de marguerites, un oiseau simplifié dans une cage stylisée, un voilier sur une mer à peine ridée de vagues…. un ciel étoilé…Ça y est, tu as huit ans… . Mais n’oublie pas de peindre comme un adulte. -. C’est là où réside la difficulté...

20x30cm « Benaise chez Thérèse » (Galerie La Cabane au fond du jardin) -Il faut oser, après, ça va tout seul…-

Je suis différent(e)? Et alors !

 »Dans Vivre avec le syndrome d’Asperger, Liane Halliday raconte que, dans l’enfance, elle a failli ne pas passer les tests de QI, parce qu’on lui tendait un crayon de couleur noir à la place d’un crayon de papier. Cette mine de crayon qui s’écrasait grassement sur une feuille de papier couleur vanille l’écoeurait.

Elle dit aussi que les couleurs pastels lui donnent envie de vomir, et que les meubles et objets aux lignes arrondies lui procurent un malaise. Elle aime les couleurs franches et les angles nets. De ce fait, la prime enfance de ses filles a été particulièrement problématique pour elle : tous les objets pour bébés, du chauffe -biberon aux jouets, sont pastels et arrondis. Pour elle, le summum de l’inconfort a été atteint avec des couverts de dînette en plastique stylisés.

Gabriel, lui, parle de problèmes analogues avec la nourriture. Il essaie de m’expliquer que, pour pouvoir manger, l’aliment doit avoir gardé sa forme, sa couleur et sa consistance d’origine. Par exemple, les carottes ne peuvent être ni cuites, ni râpées…. Cela lui complique énormément la vie. » Christel Petitcolin ( Je pense trop)

 »Fou à lier », poème Mahéva Oblin (Galerie Chemins de spiritualité) -. Trouverais-tu le monde beau si tu étais entouré d’autres toi ?- . Les différentes fusions et les différents pinceaux, n’est-ce pas merveilleux ?-

Chronique bucolique d’une famine annoncée

 »Tout commença en l’an de notre seigneur 1185, au début du règne de Philippe-Auguste, roi de France et septième de la dynastie des Capet. C’était l’automne. L’été avait été pluvieux et frais. L’hiver était précoce et avait été rude. Dans les villages de la seigneurie de Rossal, les récoltes, fort mauvaises, avaient été engrangées. Le bois avait été coupé, fendu et mis à sécher par les hommes. Les femmes et les filles avaient cueilli les fruits sauvages et en avaient fait des confitures. Elles avaient ramassé les herbes et les avaient suspendues aux murs des maisons pour les faire sécher. Elles avaient récolté les légumes et les avaient rangés dans les caveaux, où le froid les conserverait durant l’hiver. Les quelques bêtes dont le village pouvait se passer avaient été abattues et leur viande séchée, ou salée par ceux qui pouvaient s’offrir du sel. Le gros du bétail était rentré dans les étables, où le foin accumulé pendant l’été les nourrirait durant les mois d’hiver. La volaille était au poulailler. Dans les maisons, les vêtements étaient rapiécés, les chaussures réparées, les instruments aratoires affûtés et la laine cardée, foulée et filée.

Les villageois savaient déjà qu’ils ne mangeraient pas à leur faim avant la prochaine saison. Ils en avaient l’habitude. Tous les trois ou quatre ans, ils devaient affronter la famine et se retrouvaient réduits à survivre de racines pour lesquelles ils devaient rivaliser avec les bêtes de la forêt. Ils s’en trouvaient quitte pour de terribles spasmes aux entrailles, ce qui avait parfois l’avantage discutable de les emporter plus vite que la faim. Chaque fois, le village perdait des vieillards, mais aussi nombre d’enfants dont les bras valides manqueraient plus tard aux travaux des champs. C’était là le triste sort de tous les cerfs. Mais on ne refait pas sa destinée, on l’accepte avec résignation en espérant une vie meilleure au paradis, une fois achevée la misère du séjour sur terre. »  Hervé Gagnon (Damné)