Le Feu qui couve, le Feu qui brûle

 »-. Enfin, ils connaissaient le Feu, la plus terrible et la plus douce des choses vivantes, assez fort pour détruire toute une savane et toute une forêt avec leurs mammouths, leurs rhinocéros, leurs lions, leurs tigres, leurs ours, leurs aurochs et leur urus.

La vie du Feu avait toujours fasciné Noah. Comme aux bêtes, il lui faut une proie, il se nourrit de branches, d’herbes sèches, de graisse, il s’accroît. Chaque Feu naît d’autres Feux. Chaque Feu peut mourir. Mais la stature d’un Feu est illimitée, et, d’autre part, il se laisse découper sans fin, chaque morceau peut vivre. Il décroît lorsqu’on le prive de nourriture, il se fait petit comme une abeille, comme une mouche, et, cependant, il pourra renaître le long d’un brin d’herbe, redevenir vaste comme un marécage.

C’est une bête et ce n’est pas une bête. Il n’a pas de pattes ni de corps rampant, et il devance les antilopes. Pas d’ailes, et il vole dans les nuages. Pas de gueule, et il souffle, il gronde, il rugit. Pas de mains ni de griffes, et il s’empare de toute l’étendue. Noah l’aimait, le détestait et le redoutait.

Enfant, il avait parfois subi sa morsure, il savait qu’il n’a de préférence pour personne, prêt à dévorer ceux qui l’entretiennent, plus sournois que l’hyène, plus féroce que la panthère. Mais sa présence est délicieuse, elle dissipe la cruauté des nuits froides, repose des fatigues et rend redoutable la faiblesse des hommes. » J. H Rosny Aîné (La guerre du feu)

Dis, Christine, combien de temps pour ce tableau ?

Ah, ah, voilà une question que rarement l’on me pose… il m’est d’ailleurs difficile d’y répondre, compte tenu de mon organisation. Je peins rapidement, car mon médium, l’acrylique, m’y autorise et même m’y encourage, et j’ai souvent plusieurs tableaux en cours d’éxécution, pour à la fois ne pas me lasser du même sujet et laisser aux idées le loisir d’imprimer leur fantaisie. De plus, je travaille par (longues) intermittences.

80x80cm « Cantates profanes Carmina Burana »

Mon interlocuteur insiste et me désigne ce qu’il considère probablement comme le summum de la patience, à savoir un quadriptyque haut en couleurs et rehaussé de détails. –. Combien d’heures ? -. Voyons… au moins une vingtaine, pour ces quatre tableaux accolés…-

A vrai dire, je n’en sais trop rien, j’ai donné un chiffre non pas au hasard, mais  »à la louche ». Si je compte la préparation des quatre toiles soit la peinture de fond, une rapide esquisse à la craie reprise un peu plus finement au marqueur à l’alcool, puis la mise en peinture avec ajout de morceaux de papier collés, j’en suis déjà à plusieurs heures, entrecoupées de pauses thé et café durant le temps de séchage. Puis, il va me falloir peindre les seize tranches de ces quatre toiles, les assembler par collage. Une fois l’oeuvre  »sur pied », soit 80 x 80 cm tout de même, les quatre morceaux peints à la fois ensemble et séparément se devront d’être unifiés, probablement par une ou deux couches supplémentaires de petits points ou de glacis. Il faut vernir. Ouf, on installe un système d’accrochage, on signe, on souffle, on présente au public. Vingt heures, j’avais dit vingt heures ?

Mon conseil. -. Certes, un artiste, emporté par sa passion, ne compte pas son temps. Toutefois, c’est une évidence, mieux vaut être rapide si l’on veut être productif. -. Recenser et préparer à l’avance le matériel nécessaire permet de gagner un temps précieux. De même, laisser l’oeuvre en cours sur le chevalet, en attente de…-. Certains tableaux vont très vite, d’autres traînassent en atelier, ce qui généralement ne donne pas grande indication sur leur qualité artistique à venir. -. Ne pas compter dans le temps d’exécution toute la phase préliminaire qui consiste à  »penser » son oeuvre, ça, c’est du bonus...

Lorsque l’enfant paraît

 »-. Au petit matin du 28 février, elle fut réveillée par quelques douleurs. Elle appela aussitôt la tante Marie, qui décréta que ce n’était rien, puisque le docteur avait annoncé la naissance d’une fille pour la fin du mois de mars. Puis elle ralluma le feu pour mettre en route une tisane. Mais la patiente affirma que les docteurs n’y comprenaient rien, et qu’elle voulait retourner tout de suite à Aubagne. -. Il faut que l’enfant naisse à la maison ! Il faut que Joseph me tienne la main ! Marie, Marie, partons vite ! Je suis sûre qu’il veut sortir!

La douce Marie essaya de la calmer, avec du tilleul et des paroles. Mais Augustine repoussa la tasse à fleurs, et se tordit les mains en pleurant à grosses larmes. Alors la tante Marie alla frapper aux volets d’un voisin, qui possédait un boghey et un petit cheval. C’était une époque bénie, où les gens se rendaient service, il n’y avait qu’à demander. Le voisin attela son cheval, la tante enveloppa Augustine dans des châles, et nous voilà partis au petit trot, tandis que sur la crête des collines la moitié d’un grand soleil rouge nous regardait à travers les pins.

Mais arrivant à La Bédoule, qui est tout juste à mi-chemin, les douleurs recommencèrent et la tante, à son tour, s’affola. Elle serrait ma mère emmitouflée dans ses bras et lui donnait des conseils. -. Augustine, retiens-toi-, car elle était vierge. Mais Augustine toute pâle ouvrait des yeux noirs énormes et transpirait en gémissant.

Heureusement, nous avions franchi le col et la route descendait sur Aubagne. Le voisin desserra son frein, qu’on appelait la mécanique, et fouetta le petit cheval, qui n’eut qu’à se laisser emporter par le poids de l’équipage. Nous arrivâmes juste à temps et Mme Negrel, la sage-femme, vint en hâte délivrer ma mère, qui avait enfin planté ses ongles dans le bras puissant de Joseph. » Marcel Pagnol ( La gloire de mon père)

Revenir à Venise, y vivre le reste de son âge…

 » Princes royaux, empereurs et rois, ducs et marquis, comtes et chevaliers, bourgeois des cités et vous gens de qualité, qui voulez connaître les diverses races des hommes et les particularités des diverses régions du monde, prenez ce livre, et faites-le lire. Vous y trouverez toutes les grandissimes merveilles de la grande Arménie, de la Perse, des Tartares, de l’ Inde, et de maintes provinces comme notre livre vous le contera dans l’ordre, d’après le récit de messire Marco Polo, sage et noble citoyen de Venise, qui vit tout cela de ses propres yeux ».

En 1295, Marco Polo était de retour à Venise. Il n’a pas jugé utile de raconter les dernières étapes de son voyage par Trebizonde, Constantinople et Nègrepont. – ». N’est-ce pas une tâche vaine de parler de lieux que tout le monde peut visiter tous les jours ? »(sic)

Ses contemporains eurent grand mal à reconnaître en ce quadragénaire en loques le jeune bachelier qui les avait quittés vingt-cinq ans plutôt. Lequel ne tardera pas à se faire construire un joli palais dans le  » Corte del Milione ». On avait en effet surnommé Marco  »Milione’‘, car on le soupçonnait d’avoir rapporté, cousue dans ses guenilles, une fortune en diamants. C’était un beau parti… il se mariera et aura trois filles.

Difficile toutefois de l’imaginer menant vie tranquille, rêvant assis au coin du feu… quelque temps plus tard, on le retrouve au large de l’île de Curzola, commandant une galère vénitienne contre la flotte génoise. Fait prisonnier, il est fort bien traité par ses geôliers, et profite de son séjour forcé derrière les barreaux pour dicter la relation de son voyage. L’esprit positif du  »Livre des Merveilles » en fait l’un des plus grands ouvrages de référence.

Jeu de piste, jeu de trésor

 »-. On avait scellé la feuille de papier en plusieurs endroits avec un dé à coudre, peut-être celui-là même que j’avais trouvé dans la poche du capitaine. Le docteur brisa la cire avec la plus grande précaution, et nous eûmes sous les yeux la carte d’une île, avec la latitude, la longitude, les sondages, le nom des collines, des baies, des passes, et tous les détails nécessaires pour permettre à un bateau de trouver un mouillage sûr. Elle mesurait environ neuf milles de long sur cinq de large, affectait la forme d’un.gros dragon debout, et présentait deux superbes criques fort bien abritées. Au centre s’élevait une colline appelée  »La Longue-Vue  ». On avait ajouté plusieurs annotations récentes, plus particulièrement trois croix à l’encre rouge, deux au nord, une au sud-ouest.

A côté de cette dernière, toujours à l’encre rouge, étaient tracés les mots suivants, d’une petite écriture nette, très différente des lettres tremblées du capitaine : ‘‘Le gros du trésor ici ». Au verso, la même main avait ajouté : ‘‘Grand arbre, contrefort de la Longue-Vue, situé à un quart N. Du N.- N.- E.

Ilot du Squelette E.- S.-. E. Quart E. Dix pieds. Les lingots d’argent sont dans la cache nord, on peut les trouver dans la direction du tertre est, à dix brasses au sud du rocher noir situé en face. Les armes sont faciles à trouver, dans la dune, à la pointe N. Du cap de la passe nord, direction E. Quart N., signé. J. F. » Robert- Louis Stevenson (L’ Île au trésor)

Elle fume pas, elle boit pas, elle drague pas, elle cause pas… mais elle peint

 »-. Dis, Christine, tu as vraiment l’air sûre de toi, pinceaux en mains, et tu ne taris pas de conseils… qu’est-ce qui te donne une telle assurance ?-. Je suis, hélas, la reine des incompétentes, nulle en cuisine, en informatique, en conduite automobile, en calcul mental, et j’en passe… pinceaux en mains, je me sens bien, mon atelier est mon refuge. Quant à l’assurance que tu crois me voir afficher, elle n’est que de façade. Comme toi, même si je ne suis plus tout à fait une débutante, je doute, je fais la grimace, je gribouille, je barbouille, je me démotive, je me déconcentre.

-. Pourquoi alors afficher une aisance qui n’est pas si aisée ? -. Comment pourrais-je te convaincre d’écouter mes conseils si je n’y crois pas moi-même, si je doute ouvertement, et si je peine à t’expliquer ma démarche… Le but est de t’amener, à petits pas tranquilles, étape après étape, à prendre confiance en toi. Comment exposer mes oeuvres, voire les vendre, si je ne les positive pas ?

Mon conseil. -. Pas question de prendre des airs supérieurs ou une attitude pédante en face d’élèves débutants. Toutefois, une mine désabusée ou désinvolte, un excès d’hésitation, déstabilisent tout autant ledit débutant. Il faut donc, comme en tous les domaines d’ailleurs, trouver le juste milieu. Et surtout le bon mot, le bon exemple, celui qui apprend sans juger, qui encourage sans flatter, qui met sur les bons rails sans dominer. -. Il faut parfois se faire violence pour remettre en question, même gentiment, le travail d’un élève qui y a mis tout son coeur. Sans rancune ?

Guérir la maladie d’amour

 »-. Monsieur, c’est une grande et subtile question entre docteurs de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d’écouter ceci, s’il vous plait. Les uns disent que non, les autres disent que oui, et moi je dis que oui et non. D’autant que l’incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l’inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune. Et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve…

. Oh, laissez-moi faire, j’ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire vous servira pour cette cure. Vous voyez que l’ardeur qu’elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés de son père, et qu’il n’y a point de temps à perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu’il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourrait empirer par le retardement. Pour moi, je n’en vois qu’un seul, qui est une prise de purgatif, que vous mêlerez comme il faut de deux drachmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède. » Molière (Le médecin malgré lui)

Un esprit nommé Gytrash

 »-. Un bruit violent couvrit soudain ces légers clapotis, ces chuchotements, à la fois si éloignés et si distincts. Un trot de cheval très net puis un son métallique effacèrent les doux bruits des capricieux courants de l’onde.

Ce bruit résonnait sur les pavés, un cheval s’avançait, les sinuosités du chemin le cachaient encore, mais il se rapprochait. Je me disposais à quitter l’espalier, mais comme le chemin était étroit, je restais assise immobile pour le laisser passer. J’étais jeune alors, et toutes sortes d’images brillantes ou sombres emplissaient mon esprit. Les tourbillons des contes de la nursery s’y trouvaient mêlés à tout un fatras et, lorsqu’ils me revenaient en mémoire, l’épanouissement de la jeunesse les animait d’une puissance et d’une force que l’enfance n’avait pas pu lui donner. Tandis que ce cheval approchait, que je guettais son apparition dans le crépuscule, je me rappelai certaine histoire de ma nourrice Bessie où figurait un esprit du Nord de l’Angleterre qu’elle appelait un Gytrash.

Lequel, sous la forme d’un cheval, d’une mule ou d’un très gros chien, hantait les sentiers solitaires et surprenait parfois les voyageurs attardés, comme ce cheval qui arrivait sur moi. Il était tout proche, mais pas encore en vue, lorsque, outre le bruit du trot du cheval, j’entendis quelque chose s’élancer sous la haie, et je vis se glisser le long des coudriers un grand chien noir et blanc. C’était exactement une des formes que revêtait le Gytrash de Bessie, une créature ressemblant à un lion, avec de longs poils et une énorme tête. Le cheval suivait, un grand coursier, monté par un cavalier. » Charlotte Brontë (Jane Eyre)

Charnier

 »-. Il était resté des heures dans ce boyau infernal creusé par les obus de 75, au milieu des membres épars, des tripes et des têtes arrachées de ses compagnons, une escouade entière expulsée, avec une brutalité sans nom, d’un monde dont la dernière trace d’ordre était la régularité des obus continuant à tomber sur des avenirs avortés. Chute lente, ponctuée de coups sourds se répercutant sans écho sur un plafond de nuages sales sous lesquels les oiseaux eux-mêmes avaient renoncé à voler et attendaient, accrochés sur des troncs décapités ou fendus.

Pendant des heures, l’horloge meurtrière des canons avait battu la mesure du carnage et de la mort, tandis qu’il restait là, ahuri, accroché par la ceinture au-dessus d’un cratère au fond duquel les rats, sourds au vacarme, s’attaquaient aux corps éclatés de ses amis, dont certains poussaient, au milieu de l’incompréhension formidable de l’univers, de faibles gémissements terminés en gargouillis.

Au loin, dans les ressauts à peine marqués de la plaine flamande, les vapeur amenés par le vent de la mer du Nord se déversaient sur des landes labourées d’acier et mouillées de sang. Avec la lenteur toujours insupportable des sauveteurs, la nuit était venue. Sous la lumière faible d’un couchant malheureux, les ombres s’étaient allongées au-dessus de l’immense charnier, dans le Dies Irae des trêves de bataille, avec les derniers éclats des mines et les cierges allumés des fusées éclairantes. » Jean- Louis Magnon ( Hautes Terres)

Zut, c’est raté !

A l’atelier du Jeudi, on va, on vient, on pose son chevalet, et on peint. Moi comme les autres, car, c’est un terme très à la mode, nous sommes un atelier en autonomie, donc une structure interactive. Je repose d’ailleurs souvent mon pinceau, pour, mine de rien, dans l’ambiance, m’occuper de mes élèves, leur prodiguer quelques menus conseils, voire leur tenir carrément la main pour exécuter un détail.

A ce tarif-là, entre allers-retours, mon oeuvre n’avance guère, elle n’est d’ailleurs qu’un prétexte. Ce jeudi-là, moult interruptions m’ont fait tracer, à grands coups de pinceau rageur, un portrait tout particulièrement raté. Stop ! J’invite mon groupe à jouer les critiques d’art, et il y a à dire et à médire -la tête est trop large, le visage trop court, les yeux exorbités, une coquetterie dans le regard, le nez inexistant, la bouche mal placée et le menton trop grand, seule la couleur, un rouge fort, sauve quelque peu l’ensemble.-

-. Dis, Christine, que vas-tu en faire de ce tableau mal fichu, l’effacer et le recommencer ? Surtout pas, dans une première étape, il est urgent de ne rien faire. A tête reposée, je reprendrai ses défauts pour les atténuer, ou les accentuer. Au pire, mon  »modèle » sera moins jolie que prévu, elle n’en aura que plus de caractère et pas moins de charme ! La peinture n’est pas la photographie, elle permet des accommodements raisonnables…dans la limite du raisonnable.

Mon conseil. -. Zut, c’est raté ? Pas forcément. Laisser tomber, et revenir plus tard, permet de prendre du recul. –. Dresser la liste de quelques erreurs flagrantes permet souvent de les modifier à son avantage. – . Car lesdites erreurs sont involontaires, forcément, mais quand elles ne sont pas modifiables, elles donnent vie et personnalité à l’oeuvre.